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1. Témoin de la Présence divine a) Une vocation contemplative. Élisabeth de la Trinité est un témoin de la prière, elle est une âme contemplative. Sa personnalité, son caractère, sa psychologie se prêtait naturellement à la contemplation : une nature d’artiste qui sait saisir la beauté de la nature tout comme de la musique et qui en éprouve une joie profonde. Mais elle a reçu la grâce de développer cette capacité naturelle de la contemplation dans une dimension théologale, c’est-à-dire une manière de voir et de sentir profondément les événements, les personnes, la réalité tout entière, et aussi une capacité de vivre, toute "fixée", libre et aimante, les mystères de la foi chrétienne. Elle a eu la grâce de découvrir simplement et comme naturellement le mystère qui habite le coeur de tout baptisé, la présence en lui du Dieu vivant : Père, Fils, Esprit-Saint. En Élisabeth, cette réalité de la Présence est devenue sa vie, toute sa vie devenant prière. C’est une conscience toute simple de cette Présence, découverte et accueillie avec le regard intérieur de l’amour. Cette Présence a transformé sa vie lui donnant une plénitude : “Nous portons notre Ciel en nous puisque Celui qui rassasie les glorifiés dans la lumière de la vision se donne à nous dans la foi et le mystère, c’est le Même! Il semble que j’ai trouvé mon ciel sur la terre puisque le Ciel c’est Dieu et Dieu, c’est mon âme. Le jour où j’ai compris cela, tout s’est illuminé en moi et je voudrais dire ce secret tout bas à ceux que j’aime afin qu’eux aussi, à travers tout, adhèrent toujours à Dieu, et que se réalise cette prière du Christ : ‘Père, qu’ils soient consommés en l’Un!’...” (L 122, 1902). Sa vie a été la recherche ardente de communion toujours plus profonde avec les Trois Personnes de la Sainte Trinité. “Dans la matinée, il me fut dit au fond de l’âme : ‘Si quelqu’un m’aime...’ (Jn 14, 23). Et au même instant, j’ai vu combien c’était vrai. Je ne saurais dire comment les Trois Personnes se sont révélées, mais pourtant je les voyais tenir en moi leur conseil d’amour et il me semble que je les vois encore ainsi. Oh! Que Dieu est grand et que nous sommes aimés” (Souvenirs, ch. XIV). b) Sa foi en l’amour de Dieu. Cette réalité de la présence de Dieu est un mystère d’amour. La clé de l’expérience d’Élisabeth de la Trinité est avant tout sa foi en l’amour de Dieu, révélé en Jésus-Christ. "C’est l’Amour, cet Amour infini qui nous enveloppe et veut nous associer dès ici-bas à toutes ses béatitudes. C’est toute la Trinité qui repose en nous" (L 172, 1903). “Je sens tant d’amour sur mon âme, c’est comme un Océan en lequel je me plonge, je me perds (...) Il est en moi, je suis en Lui, je n’ai qu’à l’aimer, qu’à me laisser aimer, et cela tout le temps, à travers toutes choses” (L 177, 1903). Il s'agit d'une présence personnelle, d'un dialogue silencieux, d'un regard aimant. "Oh, vois-tu, il y a un mot de saint Paul qui est comme un résumé de ma vie, et que l’on pourrait écrire sur chacun de ses instants : ‘Propter nimiam charitatem’. Oui, tous ces flots de grâces, c’est ‘parce qu’Il m’a trop aimé’...” (L 280, 1906). La présence de la Trinité, toujours transcendante (et donc perçue dans la foi), est liée à sa manifestation dans le Christ : “Durant ses trente-trois années (la volonté de Dieu) fut si bien son pain de chaque jour, qu’au moment de remettre son âme entre les Mains de son Père Il pouvait Lui dire : ‘Tout est consommé’, oui, toutes vos volontés, toutes ont été accomplies, c’est pourquoi ‘je vous ai glorifié sur la terre’...” (CF 29). L’inhabitation des Trois Personnes est l’oeuvre du Christ. “C’est par le sang de sa Croix qu'Il pacifiera tout en mon petit ciel, pour qu’il soit vraiment le repos des Trois. Il me remplira de Lui, Il m’ensevelira en Lui, Il me fera revivre avec Lui, de sa vie... Et si je tombe à tout instant, dans la foi toute confiante je me ferai relever par Lui, et je sais qu’Il me pardonnera, qu’Il effacera tout avec un soin jaloux” (DR 31). La présence exprimée dans l’Evangile de Jean par le mot “demeurer”, Élisabeth l’exprime aussi avec "être remplie de Lui” et "être ensevelie en Lui”. Nous sommes la demeure de la Trinité ou bien la Sainte Trinité est notre demeure. "La Trinité, voilà notre demeure, notre chez nous, la maison paternelle d’où ne devons jamais sortir" (CF 2). 2. Une Présence vécue au coeur même de ses rapports avec les autres Élisabeth vit une prière contemplative toute concentrée en la Présence aimante de la Trinité. Cette concentration est exprimée par les mots “silence” et “solitude” : " Et sur la montagne du Carmel, dans le silence, dans la solitude, dans une oraison qui ne finit jamais, car elle se continue à travers tout, la carmélite vit déjà comme au Ciel : ‘de Dieu seul’..." ( L 133, 1902). En réalité, la Sainte Trinité est communion, et c'est un Dieu qui veut vivre en "société avec nous". Ce qu'Élisabeth dit de sa mission est l’expression de sa propre expérience, de ce qu’elle vit. “Il me semble qu’au Ciel, ma mission sera d’attirer les âmes en les aidant à sortir d’elles pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et tout amoureux, et de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles, de les transformer en Lui-même” (L 335, 1906). "Sortir d’elles pour adhérer à Dieu" est la même réalité que dénotent les mots "solitude" et "silence". Puisque prière et vie sont si intimement unies, cette Présence aimante irradie, "est vécue" dans les rapports humains qu’elle vit avec ses soeurs au Carmel ou qu'elle vit avec les personnes vivant au dehors du Carmel. Elle ne sort pas de cette compagnie intérieure en se rapportant aux autres. “Il faut prendre conscience que Dieu est au plus intime de nous et aller à tout avec Lui; alors on n’est jamais banal, même en faisant les actions les plus ordinaires, car on ne vit pas en ces choses, on les dépasse!" (GV 8). Justement parce qu’elle vit dans ce recueillement intérieur qui consiste dans un regard d’amour permanent, elle peut aussi vivre tout naturellement avec les autres. Elle peut nous expliquer que dans notre condition et au milieu de nos occupations, nous pouvons, nous aussi, vivre de cette Présence, en cette Présence. Précisément parce que le Dieu-Trinité n’est pas loin de nous, mais à l’intérieur de nous-même, il faut “se tenir recueillie au-dedans de soi-même”, “se tenir en silence en présence de Dieu”, et ainsi l’âme “s’abîme, se dilate, s’enflamme et se fond en Lui, avec une plénitude sans limites” (CF 25). Cet optimisme spirituel révèle l’expérience vive d’Élisabeth elle-même. Donc, il ne faut pas se troubler au milieu des occupations quotidiennes, mais rester uni au Seigneur, comme Élisabeth l'enseignera en maintes occasions à sa soeur : "...et puis ne te trouble pas quand tu es prise comme maintenant et que tu ne peux faire tous tes exercices : on peut prier le bon Dieu en agissant, il suffit de penser à Lui. Alors tout devient doux et facile, puisque l'on n'est pas seul à agir [et] que Jésus est là" (L 93, 1901). "A travers tout, parmi tes sollicitudes maternelles, tandis que tu es toute aux petits anges, tu peux te retirer en cette solitude pour te livrer à l'Esprit Saint afin qu'Il te transforme en Dieu, qu'Il imprime en ton âme l'Image de la Beauté divine" (L 239, 1905). Avant d’entrer au Carmel, elle vit sa vie dans le monde en cherchant comme naturellement à la fois à attirer ses frères vers l’amour de Dieu et à aimer Dieu dans ses relations avec eux. C'est aussi dans l'amour qu'elle pose son regard sur la création, les évènements et les circonstances de la vie. Elle aime Dieu et sait le trouver partout : dans ses promenades, dans la nature, les fêtes, la vie de famille, la catéchèse... " Ah, par mon amour, mon attention, mes sacrifices, mes prières, je veux Lui faire oublier ses douleurs. Je veux l'aimer pour tous ceux qui ne l'aiment pas, et je veux aussi Lui ramener ces âmes qu'Il a tant aimées! (J 8, février 1899). “Tant que je suis sur la terre, daignez permettre que je fasse un peu de bien ” (J 148, janvier 1900). " Je me rappelle encore nos entretiens dans la grande chambre pendant ces chères vacances en vos belles montagnes, et le soir les promenades au clair de lune... Là-haut, près de l'Eglise, c'était si beau dans le silence et le calme de la nuit. Ne sentiez-vous pas toute mon âme emportée vers Lui?..." (L 177, 1903). L’amitié fut d'une manière particulière, une valeur très précieuse pour elle. Elle vit l'amitié, on pourrait dire, "inspirée" par Jésus. Elle compatit, souffre avec ceux qui traversent des moments douloureux; elle se réjouit dans les moments heureux passés entre amis. "Vous savez trop combien je vous aime, ma chère Marie-Louise, pour que j'aie besoin de vous dire comme j'ai été heureuse d'apprendre vos fiançailles... Je prie beaucoup pour vous, chère amie, et je demande au bon Dieu qu'Il vous comble de ses bénédictions et vous donne tout le bonheur dont on peut jouir ici-bas" (L 25, 1899). C’est une vie au quotidien, une mystique dans la normalité. L’unique chose extraordinaire en elle est la profondeur de sa contemplation, l'intensité de sa présence à la présence divine et sa vie vécue de ce centre rayonnant qui semble embraser de lumière tout. 3. Paix et joie Ses écrits et sa biographie montrent une étonnante sérénité et une joie profonde. L’expérience de la présence divine est pour elle source lumineuse de paix et de joie. Elle est le réconfort en toute circonstance. C’est pour cela qu’Élisabeth rayonne une lumière paisible partout, même au milieu des souffrances " J'aime ma mère comme jamais je ne l'ai aimée, et au moment de consommer le sacrifice qui va me séparer de ces deux créatures chéries qu'Il m'a choisies si bonnes, si vous saviez quelle paix inonde mon âme!" (L 81, 1901). "Je vous le confie : c'est cette intimité avec Lui ‘au-dedans’ qui a été le beau soleil irradiant ma vie, en faisant déjà comme un Ciel anticipé; c'est ce qu i m e soutient aujourd'hui dans la souffrance. Je n'ai pas peur de ma faiblesse, c'est elle qu i m e donne confiance, car le Fort est en moi et sa vertu est toute-puissante; elle opère, dit l'Apôtre, au-delà de ce que nous pouvons espérer" (L 333, 1906). Les personnes qui ont vécu avec elle remarque sa gaîté paisible : "Elle était d'une gaîté tranquille, comme l'âme paisible qui reste toujours souriante, mais d'un sourire sérieux et avec ce regard profond qui semblait déjà voir au-delà de ce monde" (Souvenirs, ch. V). 4. La transformation dans la souffrance Le message vital d’Élisabeth atteint son épanouissement dans ses dimensions humaine et spirituelle lorsqu’elle vit la souffrance, très particulièrement pendant sa dernière maladie. “Quelle miséricorde, quel amour du Maître pour sa petite épouse que de lui envoyer cette maladie; parfois je me dis qu’Il agit comme s’Il n’avait que moi à aimer” (L 276, 1906). “Mon bonheur grandit en proportion de ma souffrance! Si tu savais quelle saveur on trouve au fond du calice préparé par le Père des Cieux!” (L 310, 1906). “Si vous saviez quel bonheur ineffable goûte mon âme en pensant que le Père m’a prédestinée pour être conforme à son Fils crucifié” (L 324, 1906). Les expressions d’Élisabeth sur la valeur, même le “bonheur” de la souffrance sont fréquentes et fortes. Nous avons plus de réserve en face de la souffrance; elle se présente pour nous avant tout comme une énigme, un mystère. Nous admirons l’attitude si courageuse d’Élisabeth et d’autres saints, et pouvons même percevoir une vérité dans ces expressions étonnantes. Mais nous craignons aussi tout ce qui peut sembler une glorification de la souffrance. Pourtant, l’attitude d'Élisabeth nous montre la paix et l’espérance dans la souffrance. Voilà pourquoi, presque en silence, nous contemplons Élisabeth souffrante, surtout lors de sa maladie finale. Nous la regardons, elle, son attitude, plus que toutes les interprétations et les explications, que, certes, nous écoutons avec admiration et avec grand respect. Nous demeurons devant un mystère. Dans cette impuissance extrême nous la voyons plus aimable que jamais, justement à cause de l’impuissance, de la pauvreté humaine, comme ce fut le cas de Thérèse de Lisieux et de tant de personnes. Nous percevons que dans cette impuissance, elle est particulièrement bénie avec les béatitudes du Seigneur. Toute notre espérance est au fond dans le Seigneur crucifié qui est la Compassion même, dans et en face de la pauvreté humaine. "Un soir pourtant, son infirmière, la voyant beaucoup souffrir, lui dit : ‘Vous n'en pouvez plus, ma pauvre petite sœur ? - Oh ! non, je n'en puis plus. !’ ..." (Souvenirs, ch. XVII). La souffrance d'Élisabeth et l’expérience spirituelle qui en est découlée continuent de la transformer et l'invite à une présence de compassion même après sa mort. Agonisante, elle dit : " Oh ! qu'il faut prier pour les mourants ! Volontiers je passera i m on éternité auprès d'eux pour les assister..." (Souvenirs, ch. XVII). Elle qui aspirait à s’élancer au sein de la Sainte Trinité (Souvenirs, ch. XVII) et s’y perdre pour l’éternité, passerait maintenant volontiers l’éternité auprès des malades. On peut considérer que dans cette extrême souffrance et impuissance vécue dans la paix, cette attitude finale, cette bonté, cette "humanité d’amour divin", est encore le suprême témoignage d'Élisabeth. Élisabeth, nous le voyons, est présente à la vie tout entière, et sa contemplation se déploie là, non seulement en des moments particuliers. Nous discernons dans son attitude, sa manière d'être, une authenticité, un "naturel" qui se déploie dans l'ordinaire des jours. Cette vie contemplative en vérité est au-delà des moyens, des apparences, des manières de faire. Toute sa personne est orientée, ressaisie dans un centre intérieur, non pas une subtile présence à elle-même, mais une capacité de foi et d'amour en la Sainte Trinité, une présence en la Trinité, cette Trinité qui habite au coeur de chacun des hommes. Élisabeth a une personnalité propre, une "manière à elle", même du point de vue théologique; et bien sûr, il n’est pas nécessaire de l’imiter dans sa manière d’être particulière. Mais dans son existence nous percevons une vérité de vie, vraie contemplation et vraie sainteté, qui nous invite, qui nous questionne. Accueillons la lumière, la paix et la joie qui jaillissent de cette expérience de la Sainte Trinité demeurant comme Amour en nous autant qu'en notre bienheureuse Élisabeth.
Luis Aróstegui, O.C.D.
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