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« La poésie
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| Paul Valéry |
« Le sifflement des
vents |
| Jean de la Croix, Cantique Spirituel |
Avant d’aller plus loin, prenez quelques instants et laissez résonner en vous ce vers de Jean de la Croix. Accueillez-le dans le silence de votre cœur.
Après ce moment d’intériorité, comme pris de vertige, vous percevez sans doute un peu la densité, la profondeur, l’intensité et la beauté de ce que tente d’exprimer le « docteur mystique ». Quel est ce « sifflement » évocateur du « doux murmure » révélé au prophète Élie ? Et ces « vents » qui, nuit et jour du désert à la mer et de la dense forêt à la ville soufflent sans que l’on en sache ni l’origine ni la destination ?
La richesse de cette métaphore poétique nous introduit dans un mouvement contemplatif vers l’Esprit trinitaire qui émerge nimbé d’échos du texte sacré. Derrière Jean, se font entendre les mots du psalmiste : « Tu t’avances sur les ailes du vent; Tu prends les vents pour messagers… » (Ps 103)
« La parole du poète et celle du mystique sont une parole dont l’obscurité ne s’illumine que dans son mouvement vers l’intériorité de l’expérience » écrit José Angel Valente dans une préface aux poèmes de Jean de la Croix. La plupart des grandes figures mystiques du Carmel ont tenté, à travers la poésie, de traduire leurs élans spirituels. L’écriture poétique devient alors une clef privilégiée « pour ouvrir le silence, pour s’ouvrir à lui et répondre par la parole à la fascination de Dieu ». C’est une forme d’écriture qui va à l’essentiel et qui, poursuit Pierre Haïat, « traduit en peu de mots la nécessité intérieure du poète qui dit ses fulgurances, telles des illuminations. Par ses explorations du langage et ses explosions d’images, elle favorise aussi l’approche du mystère. » Ce n’est en effet qu’une approche du Mystère, car Celui que l’on cherche à exprimer demeure l’Indicible, l’Inconnaissable.
C’est là le grand paradoxe de la poésie mystique que de célébrer par des mots Celui qui demeure l’Inexprimable.
| O toi, l’au-delà de tout, N’est-ce pas là tout ce qu’on peut chanter de toi ? Quel hymne te dira, quel langage ? Aucun mot ne t’exprime. |
| Grégoire de Nazianze (329-389) |
Le grand théologien et mystique Cappadocien s’inscrit, comme tant d’autres, par ce poème/prière, dans la lignée des Sages d’Israël qui ont exprimé leur enseignement par la poésie. Gerhard von Rad, spécialiste des écrits sapientiaux, note fort judicieusement qu’il s’agit de façon générale, dans la foi, chez nos ancêtres ainsi que chez les peuples de l’Antiquité, d’une forme de connaissance prépondérante de la réalité. La poésie trouvera même droit de cité jusque dans la vie publique et sa fonction dépassera largement la simple communication de connaissances concrètes. Car la poésie possède en propre quelque chose de plus intense, de plus condensé « de sorte que l’évocation de la réalité qu’elle enfermait dans un mot pouvait prétendre à plus haut degré de vérité. » Rad ira plus loin en affirmant que « l’expression poétique était absolument indispensable à la vie et à la connaissance. »
Plonger dans la poésie mystique, c’est aller vers une autre forme de connaissance. C’est aussi prendre le risque de l’inconnu en refusant de s’enfermer dans des visions purement positivistes ou matérialistes du monde. C’est reconnaître au langage une valeur autre que purement instrumentale. Enfin, c’est renouer avec toutes les richesses cachées des signes pour mieux comprendre la complexité du réel. Le poème, écrit Fernand Dumont, « ne se situe pas dans l’inconscient mais dans la conscience. Il est l’expression d’une recherche où l’homme, loin de s’abandonner aux forces obscures de son être, essaie de les faire passer à la conscience ». La poésie, poursuit-il, « ne fait rien connaître, elle n’est que recherche et itinéraire (…) Le poème est un dialogue : on essaie d’y répondre au plus pur de son âme. Pour le poète, l’existence n’est pas un point de départ ni un filon à exploiter; c’est un but à atteindre ».
En traduisant ces mouvements intimes en mots, les mystiques du Carmel témoignent de leur désir d’exister en Dieu, de s’unir à Lui. Leurs mots nous tracent un itinéraire. Si nous les laissons vibrer et résonner dans le silence de nos cœurs, peut-être serons-nous plus transparents à sa Présence. Même si certains textes nous semblent plus arides, que notre obscurité soit joyeuse, car l’Esprit , comme « le sifflement des vents porteur de l’amour » agit. Quelque soit le « sifflement », il trouvera bien son chemin jusqu’à l’oreille qui veut entendre. Que la grâce de l’abandon à l’amour Trinitaire nous soit donnée !
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