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Le Carmel au Québec

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Frère Laurent de la Résurrection
sa vie et sa pensée
Nicolas Herman

On sait peu de la jeunesse de Nicolas Herman, né en 1614 à Hériménil, en Lorraine. Nicolas, qui deviendra en 1640 chez les frères Carmes déchaux frère Laurent, évoquera comme fait saillant de ses jeunes années la découverte de Dieu, à l’âge de 18 ans.

Un jour d’hiver, rêveur, il regarde la nature morte. Songeant que bientôt les arbres dépouillés se remettront à fleurir, soudain, dans une lumière bouleversante par une évidence et une simplicité immédiate, Nicolas saisit qu’à la base de ce processus annuel il y a un Être personnel, intelligent et aimant. Du coup sa foi en Dieu se personnalise. Il reçut une haute vue de la providence et de la puissance de Dieu qui ne s’est jamais effacée de son âme, avouera-t-il plus tard.

La vie est dure en ces temps : famine, épidémies, et cette longue guerre de Trente Ans… En 1632, la Lorraine est occupée par la France, le duc Charles IV enrôle des troupes pour reconquérir ses États ; Nicolas Herman se fait soldat et par deux fois échappe tout juste à la mort. Grièvement blessé lors du siège de Rambervillers, il quitte l’armée en 1635.

Pendant que son corps se rétablit, son âme guérit elle aussi. Il déplore ses péchés. À nouveau Dieu apparaît à l’horizon. Nicolas réfléchit, prie, cherche, se fait un temps ermite, puis laquais à Paris.

C’est là qu’il fait la connaissance des Carmes déchaux de la rue de Vaugirard. La résolution mûrit de « se donner tout à Dieu en satisfaction de ses péchés, de donner le tout pour le tout ». À 26 ans, Nicolas Herman rejoint les Carmes comme frère convers et reçoit avec l’habit brun le nom de frère Laurent de la Résurrection. Jeune novice, et depuis 1642 jeune profès, Laurent a narré sa première expérience au couvent où chaque jour il consacre deux heures à l’oraison : « Pendant les premières années, je m’occupais dans mes oraisons ordinairement des pensées de la mort, du jugement, de l’enfer, du paradis et de mes péchés. J’ai continué de la sorte pendant quelques années… »

Mais il ne se sent pas à l’aise avec cette méthode discursive, contraignante. N’y aurait-il pas un chemin plus direct pour trouver Dieu, au-delà de ce que l’on peut penser de lui ? L’expérience l’instruit. En dehors des heures d’oraison officielles, Laurent s’applique à orienter son attention simplement au Dieu vivant, à tourner directement le regard vers Dieu comme un ami, comme un être intimement présent. Il raconte : « Je m’appliquais soigneusement le reste du jour, et même pendant mon travail, à la présence de Dieu, que je considérais toujours auprès de moi, souvent même dans le fond de mon cœur, ce qui me donna une haute estime de Dieu ». Cet Ami, c’est Celui qui « m’embrasse amoureusement, me fait manger à sa table, me sert de ses propres mains, me donne les clefs de ses trésors et me traite en tout comme son favori, s’entretient et se plaît sans cesse avec moi de mille manières, sans parler de son pardon ».

Convié à pareille table d’amitié, frère Laurent, cuisinier de son couvent parisien, savoure enfin la présence de l’Ami, présence toute intérieure. Notre frère, familier des travaux concrets et des solutions pratiques, finit par appliquer aux heures de prière officielles son approche de Dieu directe et toute simple : « je fis insensiblement la même chose pendant mes oraisons, ce qui me causait de grandes douceurs et de grandes consolations ».

Au cours des années, frère Laurent prendra l’habitude « d’être toujours avec Dieu et de ne rien faire, de ne rien dire et de ne rien penser qui lui puisse déplaire ». Mais ne nous trompons pas : sa méthode si simple et claire suppose beaucoup de fidélité, d’humble retour, de ferme résolution. Dans une lettre, il confie que « le commencement est fort difficile », on croira « que c’est du temps perdu », on sentira de la « répugnance ».

D’autre part, si, avec douceur, on persévère dans ces « retours intérieurs à Dieu », si l’on est fidèle à renouveler « ce petit regard intérieur sur Lui », on en verra « bientôt les effets ». Frère Laurent dira même que « lorsque l’habitude sera formée, tout se fera avec plaisir ». Et notre frère de résumer : « Cette présence de Dieu, un peu pénible dans les commencements, pratiquée avec fidélité, opère secrètement en l’âme des effets merveilleux, y attire en abondance les grâces du Seigneur et la conduit insensiblement à ce simple regard, à cette vue amoureuse de Dieu présent partout, qui est la plus sainte, la plus solide et la plus efficace manière d’oraison ».

Frère Laurent est un mystique de la vie quotidienne, des imprévus et des circonstances ennuyeuses. Cuisinier d’une maison de formation qui a pu compter jusqu’à quatre-vingt religieux, il a connu le stress, la surexcitation des heures de pointe, le mécontentement des consommateurs et le manque de reconnaissance. Et que dire de la monotonie des gestes identiques et des temps de prières bousculés ? L’expérience lui fait dire : « accoutumez-vous peu à peu à Lui offrir votre cœur de temps en temps pendant la journée, parmi vos ouvrages, à tout moment si vous le pouvez ».

De son vivant, frère Laurent a connu un certain rayonnement. Son plus célèbre visiteur fut sans doute Fénelon, futur archevêque de Cambrai, qui fera l’éloge de notre frère « grossier par nature et délicat par grâce », constituant un « mélange aimable, qui montre Dieu en lui ». Mais c’est l’abbé Joseph de Beaufort, son biographe, qui décrira le mieux les qualités sociables de notre frère : « La vertu du frère Laurent ne le rendait point sauvage. Il avait un accueil ouvert, qui donnait de la confiance et faisait sentir qu’on pouvait tout lui découvrir et qu’on avait trouvé un ami… Ce qu’il disait était simple, mais toujours juste et rempli de sens. Au travers d’un extérieur grossier, on découvrait une sagesse singulière, une liberté au-dessus de la portée ordinaire d’un frère convers, une pénétration qui dépassait tout ce que l’on en attendait. Sa bonne physionomie, son air humain et affable, sa manière simple et modeste lui gagnaient l’estime et la bienveillance de tous ceux qui le voyaient ».

Laurent aura l’occasion de rencontrer pas mal de gens. Parfois il entreprend de longs voyages, par exemple en Auvergne ou en Bourgogne, pour la provision de vin du couvent. Et la maison religieuse dont il est d’abord le cuisinier, puis le cordonnier, est grande et variée : les relations fraternelles et la dynamique de groupe doivent sans cesse être purifiées par une charité aussi créatrice que persévérante.

Notre frère a trouvé la clé universelle pour sa propre vie spirituelle et pour ses conseils donnés aux autres : « La présence de Dieu est, à mon sentiment, en quoi consiste toute la vie spirituelle et il me semble qu’en la pratiquant comme il faut, on devient spirituel en peu de temps ». Deux aspects caractérisent son approche : l’attention à Dieu présent et une grande ouverture à la grâce de Dieu.

Laurent souligne que, si l’on s’efforce « doucement, tranquillement et amoureusement » de penser régulièrement à Dieu présent, Dieu lui-même, de l’intérieur de notre cœur et de notre esprit, nous réveille, nous fait expérimenter sa Présence, comme notre cuisinier l’a si souvent éprouvé. Il peut ainsi affirmer : « Ce regard de Dieu doux et amoureux allume insensiblement un feu divin en l’âme, qui l’embrase ardemment de l’amour de Dieu ».

Laurent apprend à rencontrer Dieu à petites doses, fidèlement renouvelées et à trouver dans ces rencontres une joie qui va aboutir dans l’amour et l’adoration de Dieu. Lui-même rayonnait son Seigneur. L’abbé de Beaufort écrit : « En ne contemplant depuis longtemps que l’Éternel, il était devenu éternel comme lui ». Laurent se dit un homme « content ». Un homme simple, mais lumineux de la lumière de Dieu. Il ose enfin dire : « Je ne crois plus ; mais je vois, j’expérimente ce que la foi nous enseigne ».

La souffrance – car il souffre d’une sciatique et boîte – semble vaincue ; il l’a transformée en amour. Il continue de rendre de petits services : « Je retourne ma petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu. [Il faut] se servir de toutes les œuvres de son état pour l’amour de Dieu et pour entretenir sa présence en nous ».

Dans les derniers mois de sa vie, Frère Laurent tombe par deux fois gravement malade. Il n’en perd pas sa bonne humeur habituelle : « Ah ! Monsieur, dit-il au médecin lorsqu’il se rétablit de nouveau, vos remèdes réussissent trop bien pour moi, vous ne faites que retarder mon bonheur ».

Dieu est la source de sa force et de sa joie. « J’espère de le vois bientôt », écrit notre religieux de 76 ans, trois semaines avant sa mort. Et, à six jours de son décès : « Commençons d’être à lui tout de bon ».

Le 12 février 1691, Frère Laurent de la Résurrection entre dans la vie sans fin. Pratiquement oublié dans son propre pays, faussement associé aux tenants du quiétisme, il est en revanche souvent traduit et réédité – de nos jours encore – à l’étranger, où son rayonnement spirituel est grand. En 1991, à l’occasion du troisième centenaire de sa mort, le p. Conrad de Meester fit publier une édition critique de ses écrits, avec tout le contexte historique. Cette publication est devenue la référence pour les amis francophones du Frère Laurent.
 


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