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L'infini du désir dans la totale impuissance
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L'infini du désir dans la totale impuissance
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Désirer d'un grand désir

C'est le 5 août 1897. Thérèse en est aux dernières semaines de sa « course de géant » (Ms A 44 v°). Sour Geneviève (Céline) constate avec découragement que tous ses désirs de perfection avortent dès qu'un obstacle se dresse sur sa route et la fait trébucher. Elle demande à Thérèse :

 

- Croyez-vous que je puis espérer être avec vous au Ciel ? Cela me semble impossible, c'est comme si on faisait concourir un petit manchot pour attraper ce qui se trouve au haut d'un mât de cocagne...

- Oui, mais ! s'il se trouve là un géant qui prend le petit manchot sur son bras, l'élève bien haut et lui donne lui-même l'objet désiré !

C'est comme cela que le bon Dieu fera avec vous, mais il ne faut pas vous en occuper, il faut dire au bon Dieu : « Je sais bien que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes si bon !... » (DE/G 5.8.3.)

Dans cette allégorie, Thérèse se dépeint tout entière.

« J'ai horreur de la feintise »
En parcourant les écrits thérésiens, en considérant le rayonnement posthume de la « plus grande sainte des temps modernes », ne sommes-nous pas tentés de taxer d'exagération les affirmations où elle avoue avoir été méchante, où elle fait état de sa petitesse, ses faiblesses, ses imperfections, son impuissance à tout bien... etc.

En la hissant au niveau des grands saints dont l'exemplarité nous paraît inaccessible, nous aurions tort et, qui plus est, nous nous ferions tort à nous-mêmes.

Lorsque la sainte de Lisieux parle, enseigne ou écrit, elle traduit ce qu'elle vit : « Je sens bien que ce que j'ai dit et écrit est vrai sur tout », affirme-t-elle sur son lit de mort (DE 25.9.2). « Je ne feins jamais » (DE 15.8.7).

« J'ai fait leurs désirs infinis »
Le cardinal Daniélou avait saisi la sainte dans toute sa réalité humaine et spirituelle, lui qui traçait d'elle un portrait des plus exacts en disant : « Thérèse, c'est l'infini du désir dans la totale impuissance ».

Cet énoncé lapidaire décrit à la fois la trajectoire rectiligne de la Petite Voie et celle qui l'a découverte puis balisée pour nous après s'y être engagée la première... avec quelle réussite.

À quatre reprises, Thérèse elle-même utilise l'expression « désirs infinis ».

La première fois dans une lettre à Céline de mai 1890 : « Ah ! Céline, nos désirs infinis ne sont donc ni des rêves ni des chimères puisque Jésus nous a lui-même fait ce commandement (« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! Mt 5, 48 »).

De nouveau, dans la récréation pieuse du 25 décembre 1894, elle fait dire à l'Enfant-Jésus :

«... J'aime les âmes
Je les aime d'un grand amour,
Je les ai faites pour moi-même
J'ai fait leurs désirs infinis.
La plus petite âme qui m'aime
Devient pour moi le Paradis !»

Une troisième fois, elle le redit dans son Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux du bon Dieu - lequel n'est qu'une longue clameur de ses désirs de soulager cet Amour incompris. Elle a d'abord écrit : « Je sens en mon cour des désirs infinis... ». Théologiquement Thérèse avait raison : elle ne restreint pas Dieu à la mesure de la créature, mais elle ajuste la créature à la mesure de Dieu en l'ouvrant à l'infini.

Enfin au manuscrit « B » (2, v°) elle y revient avec insistance : « Ah ! pardonne-moi Jésus, si je déraisonne en voulant redire mes désirs, mes espérances qui touchent à l'infini. »

Nous devons aussi nous rappeler son billet de Profession. C'est un billet tout haletant sous l'impétuosité des désirs qui se pressent en son cour, on y lit : « ... je ne te demande que la paix, et aussi l'amour, l'amour infini sans limite autre que toi » (Pri 2).

Thérèse est bien dans la lignée des saints du Carmel, de sa mère Thérèse de Jésus qui stimule ses filles : « ... il nous est très avantageux de ne point ralentir nos désirs » (Vie 13, 2) et la Madre met au compte du démon la fausse humilité qui s'abstient de grands désirs (Id 4).

Jean de la Croix, de son côté, parle de ceux et celles qui sont épris « du grand désir de connaître le Bien-Aimé, de le voir » (Cant. A 12/11) ou qui sont travaillés « d'impatience d'amour » (VF 3,8)

« Ouvre large ta bouche, Moi je l'emplirai »

Si l'espérance est la vertu par excellence des pauvres, des petits, le désir est l'aliment qui en entretient la flamme. Si le désir s'affadit, s'éteint, cette flamme de l'espérance vacille et meurt à brève échéance. Cela se vérifie à tous les niveaux de l'être humain.

Par ailleurs, Dieu aussi a sur nous des désirs infinis. Si les nôtres rencontrent les siens, pressentons-nous ce qui en résultera ?

« Ah ! le Seigneur... toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner » (C 31 r. Cf. Ms A, 71 r° ; LT 253).

Thérèse a « ouvert large sa bouche et Dieu l'a remplie ». Cependant n'oublions pas le binôme : « L'infini du désir dans la totale impuissance ». La sainte nous en reparlera.

Par-delà l'impossible
Nous avons écouté Thérèse légitimer ses « désirs infinis » et le Cardinal Daniélou corroborer ses intuitions. Laissons-la cette fois nous enlever nos doutes, si doutes il y a, relativement à ce que l'on pourrait nommer : les failles de la nature humaine.

J'étais faible, si faible
Le « petit furet » (Ms A, 7) de 4 ans, qui perd sa maman à la première heure du 28 août 1877, en reçoit une blessure profonde qui bouleverse son affectivité et perturbe sa sensibilité. L'enfant, devenue timide à l'excès, et même l'adolescente, fond en larmes à propos de tout et de rien et, qui plus est, pleure d'avoir pleuré. « J'étais vraiment insupportable » (Ms A, 44v°), confesse Thérèse. Le départ de sa sour Pauline pour le Carmel, celle que l'orpheline avait choisie pour « petite mère » le soir des obsèques de madame Martin, aggrave le déséquilibre de la fillette, d'autant plus qu'elle apprend cette nouvelle fortuitement. Elle vit cette seconde séparation « maternelle » comme une tragédie.

Pour sortir de l'impasse il n'y faudra rien de moins que « le sourire de la sainte Vierge » (13 mai 1883) et la « grâce de Noël » (1886) où l'élan irréversible lui sera donné pour une « course de géant ». (Ms A, 44v°) Il est toutefois important de noter qu'au sein de cette douloureuse impuissance, l'énergie de Thérèse n'a pas fléchi : « La bonne volonté ne me fit jamais défaut ». (Ms A, 45v°)

Cette double expérience de faiblesse et de libération que Thérèse relit en 1895, en l'éclairant des feux de la miséricorde prévoyante de Dieu, aura en quelque sorte, à son insu, servi de piste de lancement à sa « petite voie » et de pierre d'assise à l'audace de sa confiance.

La plus grande chose...
Avec les années, à mesure que s'affermit la conviction que sa totale impuissance laisse le champ libre à Jésus pour Lui permettre de déployer en elle toutes les stratégies de son amour, Thérèse se fait éloquente et persuasive. A sour Marie du Sacré-Cour, sa sour et marraine, qui se méprend sur la spiritualité de sa filleule, celle-ci écrit : « Ah ! je sens bien que ce qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde » (LT 197). Il importe de bien retenir la fin de l'énoncé !

En 1897, poursuivant son autobiographie, elle confie : « Le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l'âme de l'enfant de sa divine Mère, et la plus grande c'est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance » (Ms C, 4). L'année précédente elle avait tracé cet auto-portrait : « Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus... Pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'Il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant » (Ms B, 3v°).

Etre sainte, mais...
Un peu plus de trois ans avant sa mort, Thérèse fait la synthèse entre ses désirs de sainteté et son impuissance radicale. Au début, avec un tantinet de volontarisme, elle veut « devenir une sainte... pas une sainte à moitié » (Ms A, 10v°). La vie se charge de lui révéler sa fragilité. Loin de démissionner, ce constat aiguise sa recherche d'un moyen adéquat pour réaliser ce qu'elle sent être le désir de Dieu sur elle.

La découverte de « l'ascenseur », que sont les bras de Jésus, confirme ses intuitions : « Lui seul se contentant de mes faibles efforts m'élèvera jusqu'à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte » (Ms A, 32). Et lorsqu'elle rédige son Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, en juin 1895, elle affirme avec une tranquille assurance : « Je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu, d'être vous-même ma Sainteté » (Pri 6).

On se trompe toujours
A partir du printemps 1896, Thérèse est acculée à une véritable Passion physique et spirituelle. Il lui est donné de vérifier au jour le jour, au creuset de sa souffrance, la sûreté de sa petite voie et la vérité de ses assertions. Alors que son entourage assiste impuissant à son chemin de Croix et dans le même temps admire sa force d'âme, la malade s'emploie à rectifier les propos qu'elle ne juge pas conformes à l'expérience quotidienne de sa faiblesse, de son impuissance. Il en sera ainsi jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort d'amour au soir du 30 septembre 1897.

Lui rapporte-t-on la constatation apitoyée du médecin sur le martyre qu'elle endure en même temps que l'admiration de celui-ci pour son héroïque patience, elle proteste vivement : « Comment peut-il dire que je suis patiente ! Mais c'est mentir ! Je ne cesse de gémir, je soupire, je crie tout le temps : Oh ! la la ! » (DE 20.9.1)

Un mois auparavant, elle avait eu une réaction analogue avec Mère Agnès qui la félicitait dans le même sens : « Je n'ai pas encore eu une minute de patience. Ce n'est pas ma patience à moi !... On se trompe toujours ! » (DE 18.8.4)

Qui a raison ? Probablement Thérèse qui affirme : « Je ne puis me nourrir que de la vérité » (DE 5.8.4) et la vérité c'est « que je ne puis m'appuyer sur rien, sur aucune de mes ouvres » (DE 6.8.4) aussi, « Seigneur, ma faiblesse t'est connue... je veux, ô mon Dieu, fonder sur toi seul mon espérance » (cf. Pri 20).

Dans un prochain entretien, nous allons demander à Thérèse de nous confier comment elle su tirer profit de son impuissance.

s.Jeannine, ocd



 


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