L'esprit du Carmel

LA RÈGLE ET SON ESPRIT

Dépendance de Jésus-Christ
De tout temps, le Carmel avait tendu vers Dieu. La Règle lui enseigne le chemin. Ce chemin ne tient pas dans une série d’enseignements didactiques, de formules, de techniques, mais dans un regard sur le chemin vivant qu’est le Christ Jésus. Désormais, c’est lui que fixent les yeux du carme, c’est dans sa dépendance qu’il entend vivre. Le Carmel cherchait Dieu, l’union avec Dieu. Voici qu’est venu le Fils de Dieu, Dieu lui-même. En se tournant vers lui, le carme ne fait que se maintenir dans la ligne qui toujours fut la sienne. C’est donc en vertu d’une continuité profonde, essentielle, que le Carmel, qui est biblique et qui le demeure, devient évangélique. En effet, né sous l’Ancien Testament, formé par la Parole divine, le Carmel est suspendu à son accomplissement. Avec Élie et les prophètes, il attend «Celui qui doit venir»; il n’a de regards que pour lui. Il est donc tout disposé à saisir les prophéties, à désirer la venue du Sauveur, à hâter son avènement. Lourd de la préparation qui emplit les Livres saints, le Carmel se tourne vers le Christ, avec la certitude de trouver en lui ce qu’il cherche. Ce qu’il cherche, en effet, c’est Dieu comme objet de connaissance et d’amour. Où donc pourrait-il mieux le rencontrer et l’étreindre, qu’en Celui qui s’est fait chair et nous a été donné ? Le Carmel est suspendu à la Divine Parole. Or, «Dieu n’a dit qu’une Parole et c’est son Fils .» Le Carmel a reçu en testament le sens de la grandeur de Dieu, du rien de la créature et, cependant, de sa vocation divine. Comment alors ne mettrait-il pas toute son espérance en un médiateur et un sauveur; tout son espoir dans le Christ souffrant et mourant pour nous par amour ? Pourtant, dans la Règle, le rôle du Christ demeure relativement peu marqué. Nous sommes là devant un mystère du Carmel qu’il n’est pas aisé de faire saisir : celui d’une réalité spirituelle très cachée, à peine formulée, et cependant vraiment centrale et profondément opérante. Il est, certes, des spiritualités où le rôle du Christ est mis davantage en lumière. Il est le modèle, l’exemplaire, et l’on doit imiter sa vie. La spiritualité d’un ordre contemplatif ne peut procéder tout à fait de la sorte. S’il s’agit toujours de regarder le Christ, il s’agit également et plus encore de s’unir à lui, de vivre de lui. Le Christ, Voie vers le Père, auteur et consommateur de notre foi, devient de ce fait le milieu même dans lequel se développe la contemplation, le chemin qu’elle emprunte. Il semble que la Règle du Carmel soit entée, greffée sur le Christ, et que l’oraison carmélitaine se développe au sein même de la vie que le Christ communique à l’âme.

Sans doute la Règle du Carmel n’ignore pas la nécessité d’un chemin d’approche, mais il semble que ceux qui demandèrent qu’elle fût rédigée avaient déjà franchi les premières étapes de la vie spirituelle. C’est qu’ils vivaient depuis longtemps une vie solitaire, intérieure et mortifiée, et possédaient «un cœur pur et une bonne conscience». Aussi la Règle se préoccupe-t-elle avant tout de mettre en lumière ce qui doit spécifier la vie contemplative : cette prière perpétuelle à laquelle se livreront les ermites, ces «interminables veilles en l’oraison qui font (des religieux) des intimes du Seigneur et de l’amour un état d’âme .» La règle ne définit pas la nature de cette contemplation vers laquelle elle oriente, mais, à travers l’Institution des premiers moines il est aisé d’en prendre conscience. Ce document longtemps vénéré au même titre que la Règle primitive laisse entendre que cette prière perpétuelle doit amener le carme «à goûter d’une certaine manière dans son cœur et à expérimenter dans son esprit la force de la Divine Présence, et la douceur de la gloire d’ En Haut, ce qui est proprement boire au torrent de la volupté divine». Il s’agit, on le voit, d’un expérience mystique de Dieu. Telle est en effet la fin vers laquelle l’Ordre est orienté. Tous sans doute n’y parviendront pas. Du moins le Christ sera pour tous le chemin qui y mène. Aussi tous devront-ils vivre «dans la dépendance de Jésus-Christ», tous «demeureront dans leur cellule... méditant jour et nuit la Loi du Seigneur et veillant dans la prière».

Frères de Notre-Dame
Comme il est ordonné au Christ et tourné vers lui, le Carmel est ordonné à Marie et tourné vers elle. Totus marianus est, se plairont à répéter au cours des siècles les auteurs du Carmel; et de tous leurs titres aucun ne sera plus cher aux fils d’Élie que celui de frères de Notre-Dame. Il est historiquement certain que les premiers ermites qui se retirèrent sur le mont Carmel, en 1150, se réunirent autour d’une chapelle consacrée à la Vierge, et que, dès l’époque de saint Brocard, premier Prieur général, les Carmes portaient le nom de Frères de Notre-Dame du Mont-Carmel. La vénération de la très Sainte Vierge apparaissait comme un de leurs signes distinctifs. «L’Institution des premiers moines», même à travers ses inexactitudes historiques, montre que l’Ordre est dominé par deux grandes figures qui, chacune à son rang, incarnent son idéal : Élie et la Vierge Marie .» Il n’est certes pas nécessaire, à la suite des auteurs carmes du moyen âge, et en particulier de Bostius, de multiplier les rapprochements subtils et bien souvent forcés entre Élie et Marie, rapprochements qui semblent avoir pour origine l’interprétation mystique de la scène du Livre des Rois, où à la prière du prophète monté au sommet du mont Carmel, s’élève de la mer un «petit nuage grand comme la paume de la main d’un homme» (1 Rois 18, 44). Qui se résout en pluie et féconde la terre desséchée : image de la Vierge qui nous donne le Sauveur. Il n’est pas nécessaire, non plus, comme le fera Baconthorpe, vers 1330, de chercher à établir des relations étroites entre la vie du carme et celle de Marie. «Nous avons, dira-t-il, choisi une règle dont bien des points se retrouvent semblables dans la vie que mena la bienheureuse Vierge Marie.» S’il en est ainsi, pourquoi cette Règle ne prononce-t-elle pas une seule fois le nom de la Très Sainte Vierge, comme elle ne prononce pas non plus une seule fois le nom d’Élie (le mot fontaine d’Élie ne figure pas , en effet, dans le texte primitif).

Et cependant, il est certain, comme le répéteront à l’envi les auteurs et les documents de l’Ordre, que le Carmel est élianique et marial. «Marianus et Elianus Ordo Carmeli» dit le Speculum camelitanum sive Historia Eliani ordinis fratrum Beatissimae Viginie Mariae de Monte Carmelo. C’est qu’il en va de la Sainte Vierge au Carmel comme du Christ lui-même. La vie contemplative procède par assimilation et union, bien plutôt que par images, exemples et modèles. Toutes proportions gardées, ce que nous avons dit du Christ se renouvelle pour Marie. Si le carme ne s’astreint pas à imiter la vie de Marie, son âme, par contre se trouve tout naturellement en harmonie profonde avec l’âme de la Très Sainte Vierge, et c’est en ce sens qu’on peut parler pour lui, d’une vie «marieforme». Pour lui, en effet, la Vierge n’est pas seulement la Mère du Christ et sa propre Mère. Elle représente et exprime également l’attitude essentielle de l’âme en face de Dieu. Marie ne résume pas seulement tout l’Ancien Testament. Elle représente l’humanité entière. Elle est son âme assoiffée de Dieu, qui l’attend, qui l’espère, qui oriente vers lui toutes ses forces, toutes ses facultés, afin de le recevoir et de vivre de lui en plénitude. Marie est aussi le lieu de la réponse divine, de sa venue. En elle, l’humanité prend conscience du désir et de la volonté pleinement efficace de Dieu de se communiquer à l’homme. Marie est le lieu de la rencontre; mieux encore, le temple où se consomment les épousailles de Dieu avec l’humanité, le sanctuaire caché où s’unissent l’Époux et l’épouse, le désert qui fleurit sous le souffle de Dieu. La Très Sainte Vierge est pure référence à Dieu et à la vie de Dieu au sens où Élisée disait à Élie : «Yaweh est vivant. Et ton âme est vivante.» Depuis son Immaculée Conception, l’âme de Marie n’a d’autre vie que Dieu, d’autre but que de le connaître et de l’aimer purement et sans aucun mélange, de laisser s’accomplir en elle ses desseins d’amour. Le Carmel trouve en Marie la plénitude de l’esprit qui est le sien propre, sa beauté sans tache, sa pureté absolue : «La beauté du Carmel te sera donnée» (Is 35,2). Réciproquement, l’âme de Marie plonge ses racines dans l’esprit du Carmel. Fille de David selon la chair, elle est fille des prophètes et fille d’Élie selon l’Esprit. Déjà les temps bibliques s’essayaient à cette réponse parfaite que Marie donnera à la Parole de Dieu «repassée dans son cœur»(Lc 2, 19), «méditée jour et nuit», à ce zèle ardent dont elle sera enflammée sous l’action de l’Esprit de Dieu. Mais de cette fille prédestinée du Carmel la maternité fait une Reine placée désormais à une place souveraine. Dès lors, le Carmel vivra Marie, respirera Marie d’un mouvement aussi naturel, aussi spontané que conscient et volontaire. Pour progresser dans sa voie , le carme n’a qu’à intensifier son attitude mariale, de virginale simplicité, de pure référence à Dieu. Au Carmel, l’objet est Dieu, mais, «l’âme» sera de plus en plus Marie. On comprend dès lors que la Règle ne donne pas de place à la Très Sainte Vierge. C’est que le Carmel aspire à regarder et à aimer Dieu avec «son» esprit, et avec «son» cœur. Ce qu’elle représente et exprime, c’est l’âme elle même. Comme il s’unit au Christ, le Carmel se cache en Marie. Pour lui elle est, certes la Mère infiniment admirable et aimable, la Mère de toute miséricorde, mais elle est plus profondément encore celle qui, choisie et formée par Dieu pour être la Mère du Sauveur, est la plus pure, la plus haute, la plus parfaite expression de l’âme qui s’ouvre à l’action divine, et s’accomplit dans sa lumière et dans son amour. Elle est, par excellence, l’âme contemplative.

À cette intuition mystique et filiale, les siècles devaient apporter une confirmation. Répondant à la prière de ses enfants du Carmel, elle interviendra dans la vie de beaucoup d’entre eux. Saint Simon Stock, saint Albert de Sicile, saint André Corsini, saint Pierre Thomas, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, seront favorisés de la protection visible de Notre-Dame. Il semble qu’il ne puisse y avoir au Carmel de grand serviteur de Dieu qui ne soit soutenu et guidé par Marie. Parallèlement, les auteurs du Carmel multiplient les ouvrages tendant à établir des liens toujours plus étroits entre le Carmel et Marie. L’Ordre a été institué pour la vénération de la bienheureuse Vierge Marie. La Règle a été conçue en rapport avec la vie et les vertus de la Vierge . Peu importent en un sens l’objectivité et la valeur de ces rapprochements. Il est certain qu’entre l’époque de la Règle et celle de la Réforme, «l’idée de Marie prise comme modèle a beaucoup gagné en précision et il en ressort nettement que le Carmel a été établi pour son culte». N’était-il pas normal, et n’était-ce pas la manifestation d’ un esprit tout filial, que le Carmel rendit à la Très Sainte Vierge un culte qui exprimât quelque chose de sa ferveur intime. «Pour les premiers ermites du Carmel, la vie carmélitaine est conçue comme une existence également vouée au service du Seigneur Dieu et de sa Mère la Vierge Marie. Plus que toutes les légendes, cette expression nous permet de comprendre l’épanouissement de la piété mariale au Carmel et le vrai sens des textes officiels affirmant plus tard que l’Ordre du Carmel est voué dès son origine au culte de Notre Dame .»

Paul-Marie de la Croix o.c.d.
Éditions du Carmel, Collection ExistenCiel, 2001

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