L'esprit du Carmel


«Je t’introduirai dans la terre du Carmel
et t’en ferai goûter les meilleurs fruits»
(Jr 2, 7)


L’Ordre de Notre-Dame du Mont Carmel dont les racines plongent dans l’Ancien Testament et dont la mission est spécifiquement spirituelle, semble pourtant ne s’être jamais appliqué de façon particulière à définir son esprit. En effet, ceux qui appartiennent à la «famille carmélitaine» se sentent profondément unis entre eux par «une façon caractéristique et permanente de voir, de sentir, de vouloir». Caractériser l’esprit du Carmel n’en demeure pas moins un problème ardu. C’est qu’à la différence des autres familles religieuses, la Carmel n‘a pas, au sens strict du terme, un fondateur, dont il aurait reçu un enseignement, une règle de vie. De fait, c’est à la demande des ermites du Mont-Carmel que la Règle fut rédigée. Elle ne faisait que codifier la forme de vie qu’ils avaient spontanément adoptée. Quant aux textes particulièrement représentatifs de ses traditions et de son esprit, ils sont bien plutôt des rappels ou des manifestations de cet esprit que leur source.

Où donc trouver cette source originelle de l’esprit du Carmel et comment l’atteindre ?
Pour y parvenir, une double démarche s’impose. D’abord, il convient de prendre conscience de cet appel qu’entendirent et auquel répondirent les frères prophètes établis sur les pentes de la sainte montagne; appel sans lequel le Carmel ne serait pas né et ne pourrait subsister. Il faut en saisir également les manifestations privilégiées chez ceux qui l’on fait passer dans leur vie. On le voit : l’esprit du Carmel ne s’origine que très partiellement à des textes. Il est avant tout une Vie dans notre vie. C’est donc en scrutant ses origines, puis en interrogeant la Règle, les écrits et la vie d’oraison des grands saints de l’Ordre, que l’âme et l’esprit du Carmel nous seront révélés.
«Yahvé est vivant, et ton âme est vivante.»

LES SOURCES

Le prophète Élie
S’il est certain que des «écoles de prophètes» furent établies sur le Mont-Carmel, à la suite d’Élie et d’Élisée, en revanche, il est impossible de savoir de quelle manière et jusqu’à quelle date elles se perpétuèrent. Et, cependant, si mystérieuses que soient ses origines, le Carmel n’a jamais cessé de se réclamer d’Élie, et de voir en lui l’instituteur de cette forme de vie érémitique et prophétique qui le caractérise. Non point qu’Élie ait introduit dans le cadre de la religion de l’Ancien Testament un esprit particulier, une doctrine nouvelle, une voie personnelle, Élie, au contraire, se situe dans la lignée des justes et des Prophètes de l’Ancienne Alliance. Mais ses disciples ont retenu de lui cette note distinctive : Il est cet homme qui, saisi par l’esprit de Yahweh, s’enfonça dans la solitude, et qui, puisant au «torrent de Kérith», but au fleuve d’eau vive, et goûta, dans la contemplation, la volupté divine. Si l’on veut donc à tout prix que des textes nous livrent l’esprit du Carmel, c’est sans nul doute aux récits des Livres de Rois concernant le prophète qu’il faut se reporter. Le cycle d’Élie s’étend de 1 Rois 17 à 2 Rois 2. En eux, en effet, résonne cette note fondamentale qui se répercutera au long des siècles, non seulement dans les solitudes rocheuses du mont Carmel, mais à travers toute l’histoire de l’Ordre. En Élie, le Carmel se voit comme un miroir. Dans sa vie «érémitique et prophétique», il trouve exprimé l’idéal qu’il porte en son intime. C’est en se penchant sur la vie d’Élie que le carme, ou la carmélite, sent s’éveiller en lui la soif de la contemplation. Il perçoit sa parenté profonde avec cet homme qui «se tenait en présence du Dieu vivant». S’il partage sa faiblesse et ses angoisses, il communie aussi à sa foi et à son zèle pour «Yaweh Sabaoth», et pressent les délices de la vie cachée en Dieu, qu’expérimenta le Prophète. Et lorsqu’il découvre, à la faveur du texte inspiré, qu’Élie, «avec la force que lui donna la nourriture (divine), marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, l’Horeb» (1 Rois 19, 8), il n’est pas surpris de cette démarche. Comment, en effet, le Prophète n’aurait-il pas été attiré vers ce lieu, où plusieurs siècles plus tôt s’était produit un fait capital pour l’histoire religieuse de l’humanité : la Révélation de Dieu à Moïse ?

C’est là, nous dit l’Exode, dans l’âpre désert du Sinaï, que Moïse perçut, grâce à cette flamme de feu, qui «brûlait dans le buisson sans la consumer» (Ex 3, 2) la mystérieuse présence de Yahweh. C’est là que lui furent révélées, avec le Nom «incommunicable», la transcendance et la bienveillance divines. C’est là, enfin, que Moïse comprit qu’il devait faire connaître à ceux dont il avait la charge ce qu’il avait été admis à contempler. «Va vers les enfants d’Israël et dis leur »«"Je Suis" m’a envoyé vers vous» (Ex 3, 14).

Comment en vérité, Élie, ce Père de la vie contemplative, n’aurait-il pas, quelques siècles plus tard, été atiré vers cette montagne où Dieu avait parlé à Moïse «comme un homme parle avec son ami» (Ex 33, 11), où l’homme avait osé adresser à Dieu cette prière : «Fais moi, de grâce, voir ta gloire» (Ex 33, 18). Comment n’aurait-il pas perçu que, dans cette scène de l’Horeb, étaient déjà contenus les éléments essentiels de la contemplation ? On peut donc dire, qu’ayant trouvé en Élie son modèle, le carme se porte avec lui vers les origines mêmes de toute vie contemplative : à moins qu’il ne soit encore plus exact de dire, que, trouvant l’expérience contemplative des origines, portée chez Élie à un très haut degré de pureté, de dépouillement et d’épanouissement, il ne se sente obligé, pour la renouveler dans son âme, de restaurer également en cette dernière le climat où jadis cette vie se développa : le désert, avec sa solitude spirituelle et son silence; et qu’il ne soit à son tour contraint d’entreprendre cette marche persévérante vers la montagne de Dieu où le feu brûle sans se consumer. Pour qu’elle soit vivifiée à travers les siècles, il faudra toujours à la spiritualité carmélitaine le souffle des hauts lieux, et une forme de vie assez recueillie pour permettre à l’âme de percevoir «dans le bruit d’une brise légère» ( une voie de fin silence)1 Rois 19, 12), la divine présence. Ce perpétuel retour à la solitude et au recueillement ainsi que l’appel nostalgique au dépouillement : «Je l’attirerai au désert et je lui parlerai au cœur» (Os 2, 14), demeurent, pour le carme, l’âme même de sa vocation. Aussi regarde-t-il comme des guides ceux qui se sont avancés dans les chemins de l’union divine et ont goûté la douceur des choses d’en haut. Avec Élisée, le carme prie donc Élie, son Père de «lui accorder une double part de son esprit» (2 Rois 2, 9). Cet esprit peut-on le caractériser ? En dépit du mystère des origines, l’hésitation n’est pas possible. Il est fait essentiellement d’une aspiration à l’union avec Dieu. On dira qu’une telle aspiration est commune à tous les spirituels. Il est vrai ! Cependant, elle revêt au Carmel un aspect d’immédiateté, une exigence de réalisation qui spécifient l’attitude religieuse de l’Ordre. Le Carmel fera de la contemplation son but propre et, pour y parvenir, il pratiquera un dégagement absolu à l’égard, sinon des exigences du moins, des contingences temporelles. Éminemment théocentrique, le Carmel se réfère tout entier au Dieu vivant:: «Yaweh est vivant, le Dieu d’Israël, que je sers». Dès la plus haute époque, cette union à Dieu a constitué sa raison d’être et son âme. Sans doute ce sont «les rayons anticipés de la grâce rédemptrice» du Sauveur qui l’ont rendue possible. Sans doute aussi a-t-elle bénéficié des progrès et du développement de la Révélation à travers les âges. Il demeure cependant qu’au Carmel, c’est bien l’union à Dieu qui dès les origines, constitue le fait central. Caractérisé par ne prise de conscience de la présence au cœur de l’homme, de l’Être même de Dieu, l’esprit du Carmel entraîne avec lui un sens du sacré et une soif des choses divines. Les progrès de «l’expérience de Dieu» ne feront qu’approfondir et développer cet élément de base vraiment essentiel. Sans lui, ni le savant ni le simple ne pourraient entretenir de relations avec Dieu, ni les intensifier.

Si particulier qu’il soit, et bien qu’il se dérobe à toute analyse, cet esprit s’identifie à la mystique la plus authentique. La tradition carmélitaine n’offre aucune trace d’initiation ou d’ésotérisme, en revanche elle est riche d’une très haute expérience spirituelle. En cette manière deux grands maîtres : sainte Thérèse d’Avila, «mère des spirituels», et saint Jean de la Croix, «docteur mystique», exercent par leurs œuvres une mission dans l’Église. Leur enseignement qui n’est prisonnier d’aucune technique, est suprêmement objectif. Il atteste la possibilité et la réalité d’un contact direct avec Dieu et la nécessité, pour y parvenir, de recourir à une certaine forme spirituelle de vie érémitique. La tradition carmélitaine n’assigne pas de date à ses premières manifestations, mais elle affirme avec force qu’il est possible à l’homme de vivre authentiquement de vie divine. Il lui suffira de réaliser en lui-même le «climat» du désert originel et, dans cette solitude intérieure, de se «tenir en présence du Dieu vivant». Alors, la lumière de vérité viendra purifier, illuminer et embraser son âme. Les bases sont désormais posées d’une expérience personnelle de Dieu, et des relations intimes que la créature peut entretenir avec lui. Remontant les âges, le Carmel n’hésitera jamais à se reconnaître dans le premier ermite, dont la Bible nous a proposé les traits, et à modeler sa vie sur celle de ces hommes voués, dans le silence et la solitude, à la contemplation des choses divines.

LES «NOTES» DU CARMEL

Primauté de l’esprit contemplatif
Une expérience directe et intime de Dieu est à la base de la spiritualité du Carmel. Dès lors, avant toute Règle, et précisément afin de la pouvoir vivre lorsqu’elle sera formulée, sont postulés chez tous ceux qui désirent mener la vie du Carmel, un esprit contemplatif, ainsi qu’un profond sens de Dieu. De celui qui entend se tenir devant Dieu, aucune disposition spéciale n’est requise. En revanche, ce sens de Dieu, cette soif de demeurer en sa présence ne sont pas de ces réalités qu’une Règle ou une technique puissent faire apparaître, ni même sensiblement développer. Elle doivent préexister à la réalisation d’une vie religieuse contemplative. Dieu lui-même les a placées au cœur de l’être et les entretient sans cesse, au moyen de sa grâce et de son Esprit Saint. Voilà qui permet de saisir comment, bien qu’il ne fut pas une institution au sens occidental du terme, mais seulement lieu d’élection d’une réalité spirituelle, le Carmel ait pu pendant longtemps se perpétuer sous une forme, libre, spontanée, élémentaire, et subsister pas la seule force de «l’esprit». Cette primauté de l’esprit, si nécessaire dans tout institut religieux, apparaît plus nécessaire encore au Carmel. Jamais une activité extérieure, quelle qu’elle soit, ni même une fidélité à la Règle, si jalouse qu’elle puisse être, ne pourront, au Carmel, prendre la place de ce qui doit en être l’âme. Nous voulons dire  ce courant divin qui sourd des profondeurs de l’être et pousse le carme à revenir sans cesse en son centre. Cette recherche de Dieu, si essentielle et si secrète, est de soi orientée vers la simplicité et vers la pauvreté spirituelles. D’instinct, celui qui cherche Dieu aspire à être délivré, désencombré de toutes choses extérieures et matérielles pour vaquer à Dieu seul, à se libérer du charnel pour accéder à la vie en esprit, pour devenir totalement spirituel. Un pareil idéal entraîne nécessairement une conception spirituelle de la vie religieuse. De fait, nulle part sans doute, autant qu’au Carmel, vie et observances demandent-elles à être vivifiées pas l’esprit. Aussi l’on comprend qu’un religieux aussi attentif aux origines du Carmel que Jean de Saint-Samson, ait pu écrire : «Je dis d’abord qu’au temps de ces premiers patriarches et instituteurs, la vie religieuse (du Carmel) était un corps fortement et excellemment animé d’esprit, ou plutôt elle était tout esprit, et esprit fervent ». En effet, l’idéal du Carmel fut toujours, selon l’expression du même auteur «de vivre dans un état de grande pureté et de recouler en Dieu de toutes nos forces».

Jean de Saint-Samson réfère ici, manifestement, à l’Institution des premiers moines, ce texte hautement représentatif de l’esprit du Carmel et de sa tradition mystique la plus ancienne et la plus pure. On y lit ces lignes, par lesquelles l’auteur entend caractériser la vie des premiers ermites du Carmel :
«Cette vie a une double fin : nous acquérons la première par notre travail et notre effort vertueux, la grâce divine aidant. Elle consiste à offrir à Dieu un cœur saint, exempt de toute tache actuelle de péché. Nous atteignons cette fin quand nous sommes parfaits et dans Carith, c’est-à-dire cachés dans la charitéL’autre fin de cette vie nous est communiquée par un pur don de Dieu : j’entends non seulement après la mort, mais déjà dans cette vie mortelle, goûter en quelque sorte dans son cœur et expérimenter dans son esprit la force de la Divine présence et la douceur de la gloire d’en haut. Cela s’appelle boire au torrent de la volupté divine.»
Au Carmel, on ne doit pas, en effet, dissocier pureté de cœur et manducation des choses divines. Le plus grave danger d’illusion a toujours été de prétendre aux dons les plus élevés, dans le mépris ou la méconnaissance de la purification à subir. L’écueil est d’ailleurs aussi redoutable de vivre pour elle-même une haute perfection, sans aspirer à recevoir communication de la vie divine. La spiritualité du Carmel est faite d’un équilibre surnaturel que peut seul procurer un recours habituel à l’esprit, dans l’humilité du cœur. Si le Carmel considère sans étonnement ni pessimisme la faiblesse de ses enfants, parce qu’intrépides, il s’appuie sur l’abondance des miséricordes divines; il est sans pitié pour l’ombre la plus légère qui effleure l’âme. N’est point spirituel celui qui entretient volontairement quelque vaine attache en son cœur; mais, que serait une pureté sans fécondité spirituelle, un dépouillement sans amour ? De fait le primat théologal permet à l’esprit carmélitain de ne pas dévier dans la poursuite de sa double fin. S’il aspire à aimer de l’amour même de Dieu, c’est parce qu’il est ferme dans son espérance, résolu dans sa foi, docile en toutes choses aux appels de l’Esprit Saint; c’est qu’il dépend de Dieu seul.

Présence à Dieu et zèle des âmes
Nul ne sera surpris qu’en un pareil climat s’épanouisse spontanément la forme d’activité qui lui est connaturelle, nous voulons dire l’oraison, conçue non pas tant comme un exercice que comme une présence à Dieu, tout ensemble objective et intérieure, silencieuse et continue, dépouillée et spirituelle. À l’oraison, telle qu’elle est conçue au Carmel, il n’est pas de limites, pas plus qu’il n’est de limites à la qualité du silence intérieur qu’elle réalise, et des liens qu’elle noue entre l’homme et son Dieu. Selon la mesure de la générosité de l’âme et de la grâce divine, le Dieu vivant emplit cette solitude et l’anime. Au Carmel l’exercice de l’oraison ne s’accompagne que d’un minimum de conditions matérielles. L’oraison ne comporte pas de méthode rigoureusement fixées. Elle ne demande pour se développer que la liberté et la fidélité d’une âme sans cesse visitée et vivifiée par l’esprit. De cette conception de la vie avec Dieu, la Règle gardera fidèlement l’empreinte. L’obligation centrale y sera de «méditer jour et nuit la Loi du Seigneur».

Mais, l’exemple d’Élie, aussi bien qu’une exigence intérieure, pousseront toujours les ermites à réaliser en eux et autour d’eux ce climat de silence et de solitude éminemment favorable à l’oraison, et dont le désert est l’expression par excellence. En effet le désert appelle l’esprit, et l’esprit appelle le désert. Entre l’esprit du Carmel et le désert, il y a une relation vitale. L’oraison du Carmel, c’est le désert habité par l’esprit.

Mais le désert entraîne aussi la soif, et l’oraison ne désaltère l’âme que pour creuser en elle de nouvelles capacités d’infini. «Ils boiront et ils auront encore soif» (Si 24, 21). S’il n’est pas indifférent que la parole de Dieu ait retenti dans un désert, il est également significatif que la possession de la terre promise ait été conditionnée par un exode à travers ce désert. L’âme aussi ne parvient à la rencontre avec Dieu dans l’oraison qu’au prix d’un exode douloureux pour les sens et pour l’esprit. Mais elle connaît alors la valeur infinie des choses divines, et jouit de la liberté des enfants de Dieu, qui marque de son sceau la spiritualité du Carmel. Cette recherche de Dieu dans le silence et la solitude, cette absence de formes imposées à l’oraison, libre colloque, et véritable cœur à cœur, dans ce «lieu de fiançailles» qu’est le désert; voilà qui la spécifie dès les origines. Vie de Dieu et désert : réalités sans âge, que le Nouveau comme l’Ancien Testament, ne séparent jamais. Le désert de l’âme est le lieu même de la communication de Dieu, «Le désert et la terre aride se réjouiront, La Steppe sera dans l’allégresse, Et fleurira comme le narcisse»(Is 35,1).
La profondeur à laquelle ces institutions s’enracinent dans l’âme carmélitaine peut les faire paraître obscures. Elles sont cependant étonnamment vivantes et actives. Consciemment ou non, l’âme y revient sans cesse, elle s’efforce de les vivre en plénitude et sans intermédiaire. Si nul plus que le carme n’est convaincu de la richesse et du bienfait de la tradition, si nul n’y est plus fidèlement et amoureusement attaché, nul non plus n’est plus persuadé qu’il est nécessaire de vivre personnellement et d’expérimenter dans un contact direct le mystère de Dieu. La tradition peut bien donner le sens et l’amour des réalités divines goûtées dans l’oraison; elle ne peut conférer ce suprême savoir incommunicable qui est un fruit de la divine sagesse. Il est donné à celui-là seul qui pätit Dieu, dans son âme et dans sa vie. Pour demeurer opérante et vivifiante, la révélation de la transcendance et de la miséricorde divines, doit se renouveler en chacun de nous. En effet, aussitôt que la révélation divine franchit le seuil de notre demeure intérieure, une aube se lève, les siècles sont pulvérisés. Ramenée à un commencement absolu, l’âme voit germer sa terre en un printemps éternel. «Le verdoyant», n’est-ce pas le nom même d’Élie ? Dieu lui-même est là devant elle, et lui parle. Et l’âme s’appropriant les paroles du Prophète, murmure à son tour : «Il est vivant Celui devant qui je me tiens». Yaweh est vivant et ton âme est vivante. L’esprit du Carmel n’est rien d’autre que cette force et cette vie jaillissant de la parole divine qui frappe à la porte de notre âme, que cette divine présence qui attend d’être reçue et communiquée dans un don réciproque. Pas plus qu’aux premiers jours, cette parole ne peut attendre de lendemains pour s’accomplir. Si, par impossible, l’on concevait l’abolition soudaine de tout passé, de toute tradition, et que résonnait pour la première fois dans une âme l’appel du Dieu vivant, cet appel porterait avec lui l’esprit du Carmel, dans sa fraîcheur, sa nouveauté, sa richesse éternelle.

Par le fait qu’il est de Dieu, et pure référence à Dieu, cet esprit est d’une clarté, d’une simplicité et d’une limpidité absolues. Il n’a que faire des techniques, et redoute par-dessus tout l’encombrement matériel et spirituel, la multiplicité des moyens, des dévotions, des exercices spirituels. C’est Dieu tel qu’il est, qu’il recherche et désire : Dieu, tout ensemble mystère pour l’esprit, mais pour l’âme, mystère et connaissance savoureuse. L’esprit du Carmel est un esprit d’enfance, de vie originelle, de source, de proximité immédiate du jaillissement divin. Il boit au «torrent» sans écuelle, ni agenouillement, debout, vacant. Il naît de Dieu dans toute sa profondeur, et passe en l’homme en le renouvelant, et véritablement en le créant. C’est pourquoi il est si immédiat, si pauvre de toute transition, de tout compromis; si rude, de la rude vie de l’Ancien Testament; c’est pourquoi il est si essentiel. Animé d’une force qui transcende les moyens humains et traverse le relatif, sans toutefois l’ignorer, il s’attache à sa fin et va droit au but avec une exigence totalitaire de transformation unitive; bref, avec une soif d’absolu, qui, une fois ressentie, ne pourra plus jamais être étanchée. Sans éprouver le moindre pessimisme, le moindre mépris à l’égard du monde, l’âme carmélitaine ressent avec force l’infinie distance qui sépare le créé de l’incréé, Dieu, de sa créature. L’oraison lui donne l’intelligence , mieux encore, lui permet d’acquérir une sorte d’expérience de l’absolu. C’est aussi par l’oraison que le carme «goûte dans son cœur et expérimente dans son âme la force de la divine Présence, et la douceur de la gloire d’en haut ». Mais en même temps, -et ceci est capital- loin de conférer à l’esprit du Carmel, une sorte d’éloignement à l’égard du créé et de ceux qui vivent et évoluent dans le terrestre et le relatif, cette expérience de Dieu est au contraire la source la plus active de ce zèle des âmes qui caractérise l’action et la personne du prophète Élie. Jamais, en effet, le Carmel n’a dissocié chez son Père la vie apostolique de la vie contemplative. L’exemple de celui «qui brûlait de zèle pour Yaweh des armées» et maintenait avec une énergie farouche le peuple d’Israël dans la foi au vrai Dieu n’a cessé de tracer sa voie à l’Ordre qui se réclame de lui. En 1275, Nicolas le Français septième prieur général, le rappellera en ces termes dans son Ignea Sagitta : «Conscients de leur propre imperfection, les ermites du Mont-Carmel persévéraient longtemps dans la solitude. Mais comme ils prétendaient être assez utiles au prochain pour ne pas se rendre coupable vis-à-vis d’eux-mêmes, quelquefois, bien que rarement, ils descendaient de leur ermitage. Ce qu’avec la faucille de la contemplation ils avaient moissonné dans le désert, ils allaient le fouler sur l’aire de la prédication et le semer à large main.» C’est ainsi, que dès les origines, l’oraison carmélitaine offre un aspect apostolique et s’épanouit en ardeur missionnaire. Bien qu’elles datent des époques reculées de la préhistoire, ces réalités spirituelles venues du fond des âges, demeureront toujours les «notes» du Carmel. Ce trésor inaliénable, que, de siècle en siècle, les ermites nous ont transmis, apparaît encore à nos yeux, dans son éclat, dans sa fraîcheur merveilleuse, tel un bijou antique qui surgirait intact des sables du désert.

LA RÈGLE ET SON ESPRIT

Dépendance de Jésus-Christ
De tout temps, le Carmel avait tendu vers Dieu. La Règle lui enseigne le chemin. Ce chemin ne tient pas dans une série d’enseignements didactiques, de formules, de techniques, mais dans un regard sur le chemin vivant qu’est le Christ Jésus. Désormais, c’est lui que fixent les yeux du carme, c’est dans sa dépendance qu’il entend vivre. Le Carmel cherchait Dieu, l’union avec Dieu. Voici qu’est venu le Fils de Dieu, Dieu lui-même. En se tournant vers lui, le carme ne fait que se maintenir dans la ligne qui toujours fut la sienne. C’est donc en vertu d’une continuité profonde, essentielle, que le Carmel, qui est biblique et qui le demeure, devient évangélique. En effet, né sous l’Ancien Testament, formé par la Parole divine, le Carmel est suspendu à son accomplissement. Avec Élie et les prophètes, il attend «Celui qui doit venir»; il n’a de regards que pour lui. Il est donc tout disposé à saisir les prophéties, à désirer la venue du Sauveur, à hâter son avènement. Lourd de la préparation qui emplit les Livres saints, le Carmel se tourne vers le Christ, avec la certitude de trouver en lui ce qu’il cherche. Ce qu’il cherche, en effet, c’est Dieu comme objet de connaissance et d’amour. Où donc pourrait-il mieux le rencontrer et l’étreindre, qu’en Celui qui s’est fait chair et nous a été donné ? Le Carmel est suspendu à la Divine Parole. Or, «Dieu n’a dit qu’une Parole et c’est son Fils .» Le Carmel a reçu en testament le sens de la grandeur de Dieu, du rien de la créature et, cependant, de sa vocation divine. Comment alors ne mettrait-il pas toute son espérance en un médiateur et un sauveur; tout son espoir dans le Christ souffrant et mourant pour nous par amour ? Pourtant, dans la Règle, le rôle du Christ demeure relativement peu marqué. Nous sommes là devant un mystère du Carmel qu’il n’est pas aisé de faire saisir : celui d’une réalité spirituelle très cachée, à peine formulée, et cependant vraiment centrale et profondément opérante. Il est, certes, des spiritualités où le rôle du Christ est mis davantage en lumière. Il est le modèle, l’exemplaire, et l’on doit imiter sa vie. La spiritualité d’un ordre contemplatif ne peut procéder tout à fait de la sorte. S’il s’agit toujours de regarder le Christ, il s’agit également et plus encore de s’unir à lui, de vivre de lui. Le Christ, Voie vers le Père, auteur et consommateur de notre foi, devient de ce fait le milieu même dans lequel se développe la contemplation, le chemin qu’elle emprunte. Il semble que la Règle du Carmel soit entée, greffée sur le Christ, et que l’oraison carmélitaine se développe au sein même de la vie que le Christ communique à l’âme.

Sans doute la Règle du Carmel n’ignore pas la nécessité d’un chemin d’approche, mais il semble que ceux qui demandèrent qu’elle fût rédigée avaient déjà franchi les premières étapes de la vie spirituelle. C’est qu’ils vivaient depuis longtemps une vie solitaire, intérieure et mortifiée, et possédaient «un cœur pur et une bonne conscience». Aussi la Règle se préoccupe-t-elle avant tout de mettre en lumière ce qui doit spécifier la vie contemplative : cette prière perpétuelle à laquelle se livreront les ermites, ces «interminables veilles en l’oraison qui font (des religieux) des intimes du Seigneur et de l’amour un état d’âme .» La règle ne définit pas la nature de cette contemplation vers laquelle elle oriente, mais, à travers l’Institution des premiers moines il est aisé d’en prendre conscience. Ce document longtemps vénéré au même titre que la Règle primitive laisse entendre que cette prière perpétuelle doit amener le carme «à goûter d’une certaine manière dans son cœur et à expérimenter dans son esprit la force de la Divine Présence, et la douceur de la gloire d’ En Haut, ce qui est proprement boire au torrent de la volupté divine». Il s’agit, on le voit, d’un expérience mystique de Dieu. Telle est en effet la fin vers laquelle l’Ordre est orienté. Tous sans doute n’y parviendront pas. Du moins le Christ sera pour tous le chemin qui y mène. Aussi tous devront-ils vivre «dans la dépendance de Jésus-Christ», tous «demeureront dans leur cellule... méditant jour et nuit la Loi du Seigneur et veillant dans la prière».

Frères de Notre-Dame
Comme il est ordonné au Christ et tourné vers lui, le Carmel est ordonné à Marie et tourné vers elle. Totus marianus est, se plairont à répéter au cours des siècles les auteurs du Carmel; et de tous leurs titres aucun ne sera plus cher aux fils d’Élie que celui de frères de Notre-Dame. Il est historiquement certain que les premiers ermites qui se retirèrent sur le mont Carmel, en 1150, se réunirent autour d’une chapelle consacrée à la Vierge, et que, dès l’époque de saint Brocard, premier Prieur général, les Carmes portaient le nom de Frères de Notre-Dame du Mont-Carmel. La vénération de la très Sainte Vierge apparaissait comme un de leurs signes distinctifs. «L’Institution des premiers moines», même à travers ses inexactitudes historiques, montre que l’Ordre est dominé par deux grandes figures qui, chacune à son rang, incarnent son idéal : Élie et la Vierge Marie .» Il n’est certes pas nécessaire, à la suite des auteurs carmes du moyen âge, et en particulier de Bostius, de multiplier les rapprochements subtils et bien souvent forcés entre Élie et Marie, rapprochements qui semblent avoir pour origine l’interprétation mystique de la scène du Livre des Rois, où à la prière du prophète monté au sommet du mont Carmel, s’élève de la mer un «petit nuage grand comme la paume de la main d’un homme» (1 Rois 18, 44). Qui se résout en pluie et féconde la terre desséchée : image de la Vierge qui nous donne le Sauveur. Il n’est pas nécessaire, non plus, comme le fera Baconthorpe, vers 1330, de chercher à établir des relations étroites entre la vie du carme et celle de Marie. «Nous avons, dira-t-il, choisi une règle dont bien des points se retrouvent semblables dans la vie que mena la bienheureuse Vierge Marie.» S’il en est ainsi, pourquoi cette Règle ne prononce-t-elle pas une seule fois le nom de la Très Sainte Vierge, comme elle ne prononce pas non plus une seule fois le nom d’Élie (le mot fontaine d’Élie ne figure pas , en effet, dans le texte primitif).

Et cependant, il est certain, comme le répéteront à l’envi les auteurs et les documents de l’Ordre, que le Carmel est élianique et marial. «Marianus et Elianus Ordo Carmeli» dit le Speculum camelitanum sive Historia Eliani ordinis fratrum Beatissimae Viginie Mariae de Monte Carmelo. C’est qu’il en va de la Sainte Vierge au Carmel comme du Christ lui-même. La vie contemplative procède par assimilation et union, bien plutôt que par images, exemples et modèles. Toutes proportions gardées, ce que nous avons dit du Christ se renouvelle pour Marie. Si le carme ne s’astreint pas à imiter la vie de Marie, son âme, par contre se trouve tout naturellement en harmonie profonde avec l’âme de la Très Sainte Vierge, et c’est en ce sens qu’on peut parler pour lui, d’une vie «marieforme». Pour lui, en effet, la Vierge n’est pas seulement la Mère du Christ et sa propre Mère. Elle représente et exprime également l’attitude essentielle de l’âme en face de Dieu. Marie ne résume pas seulement tout l’Ancien Testament. Elle représente l’humanité entière. Elle est son âme assoiffée de Dieu, qui l’attend, qui l’espère, qui oriente vers lui toutes ses forces, toutes ses facultés, afin de le recevoir et de vivre de lui en plénitude. Marie est aussi le lieu de la réponse divine, de sa venue. En elle, l’humanité prend conscience du désir et de la volonté pleinement efficace de Dieu de se communiquer à l’homme. Marie est le lieu de la rencontre; mieux encore, le temple où se consomment les épousailles de Dieu avec l’humanité, le sanctuaire caché où s’unissent l’Époux et l’épouse, le désert qui fleurit sous le souffle de Dieu. La Très Sainte Vierge est pure référence à Dieu et à la vie de Dieu au sens où Élisée disait à Élie : «Yaweh est vivant. Et ton âme est vivante.» Depuis son Immaculée Conception, l’âme de Marie n’a d’autre vie que Dieu, d’autre but que de le connaître et de l’aimer purement et sans aucun mélange, de laisser s’accomplir en elle ses desseins d’amour. Le Carmel trouve en Marie la plénitude de l’esprit qui est le sien propre, sa beauté sans tache, sa pureté absolue : «La beauté du Carmel te sera donnée» (Is 35,2). Réciproquement, l’âme de Marie plonge ses racines dans l’esprit du Carmel. Fille de David selon la chair, elle est fille des prophètes et fille d’Élie selon l’Esprit. Déjà les temps bibliques s’essayaient à cette réponse parfaite que Marie donnera à la Parole de Dieu «repassée dans son cœur»(Lc 2, 19), «méditée jour et nuit», à ce zèle ardent dont elle sera enflammée sous l’action de l’Esprit de Dieu. Mais de cette fille prédestinée du Carmel la maternité fait une Reine placée désormais à une place souveraine. Dès lors, le Carmel vivra Marie, respirera Marie d’un mouvement aussi naturel, aussi spontané que conscient et volontaire. Pour progresser dans sa voie , le carme n’a qu’à intensifier son attitude mariale, de virginale simplicité, de pure référence à Dieu. Au Carmel, l’objet est Dieu, mais, «l’âme» sera de plus en plus Marie. On comprend dès lors que la Règle ne donne pas de place à la Très Sainte Vierge. C’est que le Carmel aspire à regarder et à aimer Dieu avec «son» esprit, et avec «son» cœur. Ce qu’elle représente et exprime, c’est l’âme elle même. Comme il s’unit au Christ, le Carmel se cache en Marie. Pour lui elle est, certes la Mère infiniment admirable et aimable, la Mère de toute miséricorde, mais elle est plus profondément encore celle qui, choisie et formée par Dieu pour être la Mère du Sauveur, est la plus pure, la plus haute, la plus parfaite expression de l’âme qui s’ouvre à l’action divine, et s’accomplit dans sa lumière et dans son amour. Elle est, par excellence, l’âme contemplative.

À cette intuition mystique et filiale, les siècles devaient apporter une confirmation. Répondant à la prière de ses enfants du Carmel, elle interviendra dans la vie de beaucoup d’entre eux. Saint Simon Stock, saint Albert de Sicile, saint André Corsini, saint Pierre Thomas, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, seront favorisés de la protection visible de Notre-Dame. Il semble qu’il ne puisse y avoir au Carmel de grand serviteur de Dieu qui ne soit soutenu et guidé par Marie. Parallèlement, les auteurs du Carmel multiplient les ouvrages tendant à établir des liens toujours plus étroits entre le Carmel et Marie. L’Ordre a été institué pour la vénération de la bienheureuse Vierge Marie. La Règle a été conçue en rapport avec la vie et les vertus de la Vierge . Peu importent en un sens l’objectivité et la valeur de ces rapprochements. Il est certain qu’entre l’époque de la Règle et celle de la Réforme, «l’idée de Marie prise comme modèle a beaucoup gagné en précision et il en ressort nettement que le Carmel a été établi pour son culte». N’était-il pas normal, et n’était-ce pas la manifestation d’ un esprit tout filial, que le Carmel rendit à la Très Sainte Vierge un culte qui exprimât quelque chose de sa ferveur intime. «Pour les premiers ermites du Carmel, la vie carmélitaine est conçue comme une existence également vouée au service du Seigneur Dieu et de sa Mère la Vierge Marie. Plus que toutes les légendes, cette expression nous permet de comprendre l’épanouissement de la piété mariale au Carmel et le vrai sens des textes officiels affirmant plus tard que l’Ordre du Carmel est voué dès son origine au culte de Notre Dame .»

Paul-Marie de la Croix o.c.d.
Éditions du Carmel, Collection ExistenCiel, 2001

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Pour la mise en oeuvre les frères carmes proposent un parcours de 6 soirées (modulable selon les possibilités), comportant enseignement, expérience pratique.

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le 20 juillet

1955:  Le Père Marie-Eugène transmet au Carmels les Décrets et Statuts confirmant l’érection des 4 Fédérations de France : Avignon-Lyon, Toulouse-Bordeaux, Paris, Lisieux.  Le Père ayant été nommé Assistant unique le 2 juillet, les circonstances l’amènent rapidement à notifier aux religieux qui s’occupaient des Fédérations de Paris, Lisieux et Toulouse-Bordeaux qu’ils étaient Assistants à part entière et il ne conserva sa charge qu’auprès de la Fédération d’Avignon-Lyon.

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