Le Carmel au Québec


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L'infini du désir
dans la totale impuissance

 

Par-delà l'impossible

Nous avons écouté Thérèse légitimer ses « désirs infinis » et le Cardinal Daniélou corroborer ses  intuitions. Laissons-la cette fois nous enlever nos doutes, si doutes il y a, relativement à ce que l'on pourrait nommer : les failles de la nature humaine.

 

 

J’étais faible, si faible

Le « petit furet » (Ms A, 7) de 4 ans, qui perd sa maman à la première heure du 28 août 1877, en reçoit une blessure profonde qui bouleverse son affectivité et perturbe sa sensibilité. L’enfant, devenue timide à l’excès, et même l’adolescente, fond en larmes à propos de tout et de rien et, qui plus est, pleure d’avoir pleuré. « J’étais vraiment insupportable » (Ms A, 44v°), confesse Thérèse. Le départ de sa sœur Pauline pour le Carmel, celle que l’orpheline avait choisie pour « petite mère » le soir des obsèques de madame Martin, aggrave le déséquilibre de la fillette, d’autant plus qu’elle apprend cette nouvelle fortuitement. Elle vit cette seconde séparation « maternelle » comme une tragédie.

Pour sortir de l’impasse il n’y faudra rien de moins que « le sourire de la sainte Vierge » (13 mai 1883) et la « grâce de Noël » (1886) où l’élan irréversible lui sera donné pour une « course de géant ». (Ms A, 44v°) Il est toutefois important de noter qu’au sein de cette douloureuse impuissance, l’énergie de Thérèse n’a pas fléchi : « La bonne volonté ne me fit jamais défaut ». (Ms A, 45v°)

Cette double expérience de faiblesse et de libération que Thérèse relit en 1895, en l’éclairant des feux de la miséricorde prévoyante de Dieu, aura en quelque sorte, à son insu, servi de piste de lancement à sa « petite voie » et de pierre d’assise à l’audace de sa confiance.

 

La plus grande chose...

Avec les années, à mesure que s’affermit la conviction que sa totale impuissance laisse le champ libre à Jésus pour Lui permettre de déployer en elle toutes les stratégies de son amour, Thérèse se fait éloquente et persuasive. A sœur Marie du Sacré-Cœur, sa sœur et marraine, qui se méprend sur la spiritualité de sa filleule, celle-ci écrit : « Ah ! je sens bien que ce qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, c’est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c’est l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde » (LT 197). Il importe de bien retenir la fin de l’énoncé !

En 1897, poursuivant son autobiographie, elle confie : « Le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l’âme de l’enfant de sa divine Mère, et la plus grande c’est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance » (Ms C, 4). L’année précédente elle avait tracé cet auto-portrait : « Je ne suis qu’une enfant, impuissante et faible, cependant c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus... Pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’Il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant » (Ms B, 3v°).

 

Etre sainte, mais...

Un peu plus de trois ans avant sa mort, Thérèse fait la synthèse entre ses désirs de sainteté et son impuissance radicale. Au début, avec un tantinet de volontarisme, elle veut « devenir une sainte... pas une sainte à moitié » (Ms A, 10v°). La vie se charge de lui révéler sa fragilité. Loin de démissionner, ce constat aiguise sa recherche d’un moyen adéquat pour réaliser ce qu’elle sent être le désir de Dieu sur elle.

La découverte de « l’ascenseur », que sont les bras de Jésus, confirme ses intuitions : « Lui seul se contentant de mes faibles efforts m’élèvera jusqu’à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte » (Ms A, 32). Et lorsqu’elle rédige son Acte d’Offrande à l’Amour Miséricordieux, en juin 1895, elle affirme avec une tranquille assurance : « Je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu, d’être vous-même ma Sainteté » (Pri 6).

On se trompe toujours

A partir du printemps 1896, Thérèse est acculée à une véritable Passion physique et spirituelle. Il lui est donné de vérifier au jour le jour, au creuset de sa souffrance, la sûreté de sa petite voie et la vérité de ses assertions. Alors que son entourage assiste impuissant à son chemin de Croix et dans le même temps admire sa force d’âme, la malade s’emploie à rectifier les propos qu’elle ne juge pas conformes à l’expérience quotidienne de sa faiblesse, de son impuissance. Il en sera ainsi jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort d’amour au soir du 30 septembre 1897.

Lui rapporte-t-on la constatation apitoyée du médecin sur le martyre qu’elle endure en même temps que l’admiration de celui-ci pour son héroïque patience, elle proteste vivement : « Comment peut-il dire que je suis patiente ! Mais c’est mentir ! Je ne cesse de gémir, je soupire, je crie tout le temps : Oh ! la la ! » (DE 20.9.1)

Un mois auparavant, elle avait eu une réaction analogue avec Mère Agnès qui la félicitait dans le même sens : « Je n’ai pas encore eu une minute de patience. Ce n’est pas ma patience à moi !... On se trompe toujours ! » (DE 18.8.4)

Qui a raison ? Probablement Thérèse qui affirme : « Je ne puis me nourrir que de la vérité » (DE 5.8.4) et la vérité c’est « que je ne puis m’appuyer sur rien, sur aucune de mes œuvres » (DE 6.8.4) aussi, « Seigneur, ma faiblesse t’est connue... je veux, ô mon Dieu, fonder sur toi seul mon espérance » (cf. Pri 20).

Dans un prochain entretien, nous allons demander à Thérèse de nous confier comment elle su tirer profit de son impuissance.

 

Sr Jeannine, ocd / Trois-Rivières
 
Désirer d'un grand désir À tire-d'aile
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