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L'infini du désir
dans la totale impuissance

Ascenseur ou...
navette spatiale ?
Chaque siècle a ses inventions, depuis l’âge de pierre, celui de
bronze, pour en arriver à l’ère de l’atome, celle de l’aéronautique
et enfin de l’informatique. Si Thérèse avait quitté la terre en 1997,
elle aurait sans doute utilisé les vols spatiaux ou la télévision ou l’ordinateur
comme termes de comparaison pour illustrer son expérience intérieure.
La jeune Martin vivait au XIXe siècle, déjà fertile en découvertes. A
l’occasion de son voyage à Rome, elle s’émerveille devant l’ascenseur,
considéré alors comme une invention très moderne : le premier fut
construit en 1867 pour l’Exposition universelle.
Cet appareil, où elle et Céline se sont amusées dans les hôtels de
Paris et d’Italie, la fascine ; elle y fait allusion une première fois
dans un billet, le 23 mai 1897, à Mère Agnès de Jésus pour traduire la
rapidité de son ascension spirituelle : « ... le chemin, la voie qui
conduit au ciel, l’ascenseur qui devait m’élever sans fatigue vers les
régions infinies de l’amour » (LT 229).
Deux mois plus tard, elle écrit à l’abbé Bellière : « ... j’ai
compris plus que jamais à quel point votre âme est sœur de la mienne
puisqu’elle est appelée à s’élever vers Dieu par l’ascenseur de l’amour
et non pas à gravir le rude escalier de la crainte. » (LT 258)
Née pour la gloire
Toute jeune, Thérèse nourrit un grand désir de sainteté.
La lecture de l’épopée de Jeanne d’Arc l’enthousiasme, mais n’entame
pas son réalisme : « (Dieu) me fit comprendre que ma gloire à moi ne
paraîtrait pas aux yeux mortels, qu’elle consisterait à devenir une
grande Sainte!!! Ce désir pourrait sembler téméraire si l’on considère
combien j’étais faible et imparfaite et combien je le suis encore après
sept années passées en religion (elle écrit ces lignes en 1895),
cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une
grande Sainte, car je ne compte pas sur mes mérites n’en ayant aucun,
mais j’espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même, c’est Lui
seul qui se contentant de mes faibles efforts m’élèvera jusqu’à Lui
et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte. » (Ms A, 32)
A mesure que se déroulent les faits, petits et grands, de son existence,
Thérèse devient de plus en plus consciente que Quelqu’un est à l’origine
de ses désirs : « Plus que jamais, je comprends que les plus petits
événements de notre vie sont conduits par Dieu, c’est Lui qui nous fait
désirer et qui comble nos désirs » (LT 201).
De plus, l’expérience lui montre à l’évidence qu’il n’y a
aucune incompatibilité entre petitesse et sainteté, entre impuissance et
grands désirs, bien au contraire ; la faiblesse est un avantage, voire une
condition qui libère en Dieu l’Amour toujours prêt à se donner avec
munificence :
«... parce que j’étais petite et faible il s’abaissait vers moi, il
m’instruisait en secret des choses de son amour » (Ms A, 49).
Elle insiste auprès de sa sœur et marraine, sœur Marie du Sacré-Cœur
: « ... plus on est faible, ... plus on est propre aux opérations de cet
Amour consumant » (LT 197). Ne lui avait-elle pas affirmé, peu auparavant : « Oui, pour que l’Amour soit pleinement satisfait, il faut qu’Il s’abaisse,
qu’Il s’abaisse jusqu’au néant et qu’Il transforme en feu ce
néant... » (Ms B, 3 v°).
Un syllogisme parfait
Toute petite, Thérèse faisait déjà preuve d’une logique
imperturbable. Sa maman raconte, dans une lettre à sa fille Pauline, que le
bébé, auquel souvent on parle de Dieu et du ciel, « ... vient la caresser
en lui souhaitant la mort : "Oh ! que je voudrais bien que tu mourrais,
ma pauvre petite Mère !" On la gronde, elle dit : "C’est
pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mourir pour
y aller". » (Correspondance familiale p. 263)
Le raisonnement est impeccable, et Dieu lui-même ne trouverait pas à y
redire ! C’est pourquoi, parvenue à la maturité de sa vie spirituelle,
la jeune carmélite de 24 ans « dialogue » de la même façon avec Lui.
Mgr Guy Gaucher a traduit la conviction sans faille de Thérèse par un
syllogisme aussi concis qu’exact : « Dieu le veut, or je ne puis, donc Il
le fera ».
Au début de l’été 1897, Thérèse épuise ses dernières forces à
compléter son manuscrit.
On a roulé la voiture de la malade sous les marronniers. Les lignes qu’elle
trace – véritable testament spirituel – sont très importantes. Elle y
relate, entre autres, la découverte de « son » ascenseur, c’est-à-dire
comment elle a réalisé la cohésion entre son impuissance et ses grands
désirs : « ... j’ai toujours désiré d’être une sainte, mais hélas
! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints qu’il
y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont
le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les
pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : le bon Dieu
ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma
petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c’est impossible, je dois
me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections, [...] Nous
sommes dans un siècle d’inventions, maintenant ce n’est plus la peine
de gravir les marches d’un escalier, chez les riches un ascenseur le
remplace avantageusement. [...] Alors j’ai recherché dans les livres
saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir et j’ai lu ces
mots sortis de la bouche de La Sagesse Éternelle : "Si quelqu’un est
tout petit, qu’il vienne à moi". Alors je suis venue devinant que j’avais
trouvé ce que je cherchais [...] l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au
Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n’ai pas besoin de
grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de
plus en plus » (Ms C, 2v°-3r°).
Afin de nous aider nous-mêmes à utiliser « l’ascenseur », nous
verrons comment Thérèse entraîne dans sa « petite voie toute nouvelle
», voie évangélique s’il en fut, celles et ceux que Dieu lui confie.
Sr Jeannine, ocd / Trois-Rivières
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