Le Carmel au Québec


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L'infini du désir
dans la totale impuissance

À petites doses

Le 14 septembre 1894, un peu plus de six semaines après le décès de Monsieur Martin, la quatrième de ses filles rejoint ses sœurs au Carmel de Lisieux. Mais tout ne va pas de soi pour celle qui deviendra sœur Geneviève de la Sainte-Face, et qui, à 25 ans, est déjà une maîtresse de maison accomplie ! Les difficultés d’adaptation à sa nouvelle vie ne lui seront pas épargnées, mais Thérèse veille, elle veillera d’ailleurs toujours.

 

« Ma Céline... donnée à moi!»

L’entrée au Carmel de celle qui était de quatre ans son aînée, inverse les rôles entre les deux sœurs. Lorsque Céline commence sa formation carmélitaine sous l’œil perspicace et attentif, et en même temps compréhensif de Thérèse, celle-ci a déjà atteint une maturité spirituelle qui lui confère un ascendant spontané et irrécusable sur son aînée.

« L’intrépide » — comme la surnommait son père — qui, aux Buissonnets et à l’abbaye des Bénédictines, protégeait sa petite sœur, se retrouve au Carmel en retard sur la sainteté, discrète mais indéniable, de la jeune responsable du noviciat.

 

« En un clin d’œil »

Avec une pédagogie innée, Thérèse fait état de ses propres faiblesses sur « le chemin de la perfection » pour encourager Céline et l’orienter, avec beaucoup de doigté, dans sa « Petite Voie » : « Jusqu’à l’âge de quatorze ans, j’ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur, je n’en recueillais pas de fruits : mon âme était comme un arbre dont les fleurs tombaient à mesure qu’elles étaient écloses. Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits, c’est-à-dire de sentir toute votre vie de la répugnance à souffrir, à être humiliée, à voir toutes les fleurs de vos bons désirs et de votre bonne volonté tomber à terre sans rien produire. En un clin d’œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l’arbre de votre âme. » (CSG 33)

Par ailleurs, nous l’avons vu avec Marie de la Trinité, Thérèse ne prétend pas encourager la paresse spirituelle ; avec énergie, elle proteste contre ce qui pourrait être une interprétation erronée de la Petite Voie : « Il faut faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, se renoncer constamment, en un mot, prouver son amour par toutes les bonnes œuvres en son pouvoir. Mais à la vérité, comme tout cela est peu de chose... il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer des "serviteurs inutiles." » (CSG 50)

 

« Dieu me donne à mesure »

Un jour, sœur Geneviève confie à sa sœur, avec beaucoup de simplicité : « Ce que j’envie en vous, ce sont vos œuvres. Je voudrais aussi faire du bien, composer de belles choses qui fassent aimer le bon Dieu ! »... Thérèse répond : « Il ne faut pas attacher son cœur à cela. Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes prières, faire des œuvres d’art... Oh non ! Devant notre impuissance, il faut offrir les œuvres des autres, c’est là le bienfait de la communion des Saints et, de cette impuissance, il ne faut jamais nous faire de peine, mais s’appliquer uniquement à l’amour. [...] Vous ferez tout autant de bien que moi et même plus, par le désir de faire ce bien et par l’œuvre la plus cachée accomplie par amour, par exemple en rendant un petit service qui coûte beaucoup. Vous savez que moi je suis pauvre, mais le bon Dieu me donne à mesure tout ce qu’il me faut. » (CSG, 62-63)

Ce texte serait à rapprocher d’une conversation à l’infirmerie, où la malade, répondant à l’interrogation de Mère Agnès, explique ce qu’elle entend par « rester petite devant le bon Dieu » : « C’est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père ; c’est ne s’inquiéter de rien, ne point gagner de fortune. [...] Être petit, c’est encore ne point s’attribuer à soi-même les vertus qu’on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor dans la main de son petit enfant pour qu’il s’en serve quand il en a besoin ; mais c’est toujours le trésor du bon Dieu. » (CJ 6.8.8)

 

« Oui, mais... »

La fascination que Thérèse exerce sur Céline avive en celle-ci ses désirs de l’imiter et dans un même temps lui fait mesurer la distance qui la sépare de sa sœur : « Vous êtes mon idéal, et cet idéal je ne puis pas l’atteindre, oh ! que c’est cruel ! Il me semble que je n’ai pas ce qu’il faut pour cela, je suis comme un petit enfant qui n’a pas conscience des distances : sur le bras de sa mère, il étend sa petite main pour saisir le rideau, un objet... il ne se rend pas compte qu’il en est très loin ! » « Oui, mais au dernier jour, reprend Thérèse, le bon Jésus approchera sa petite Céline de tout ce qu’elle aura désiré, et alors elle saisira tout. » (DEG 24.7.2.)

C’est reprendre à sa façon la promesse de Jésus : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez déjà reçu et cela vous sera accordé. » (Mc 11,24)

Par le truchement des novices de Thérèse, celle-ci rejoint chacun et chacune de nous. Aurons-nous la même docilité pour nous laisser guider ?

Sr Jeannine, ocd / Trois-Rivières

 

 
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