Le Carmel au Québec


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L'infini du désir
dans la totale impuissance

 

Passer dans l'amour

 

Au soir du jeudi 30 septembre 1897, Thérèse « entrera dans la Vie ». Dans l’après-midi, elle confie : « Tous mes petits désirs ont été réalisés... Alors ce grand (mourir d’amour) devra l’être ! » (CJ 30.9.18)

 

D’aucuns, lisant ces mots pleins de confiance, trouveront peut-être que le désir de la jeune mourante frôle pour le moins la morbidité... Un instant ! Il faut savoir lire Thérèse et ne pas déplacer les accents. Elle ne désire pas MOURIR d’amour mais d’Amour mourir, c’est-à-dire aimer à tel point, comme l’explique saint Jean de la Croix, « que là où les autres meurent d’une mort qui leur est causée ou par quelque maladie ou par l’âge, (ces personnes — et Thérèse désire en être) encore qu’elles meurent de maladie ou de vieillesse, rien ne leur emporte l’âme sinon quelque impétuosité, quelque rencontre d’amour beaucoup plus relevé que les précédents. » (Vive Flamme B, 1, 6)

Dans cette conviction du Docteur mystique, Thérèse écrivait à sa novice, Marie de la Trinité, le 6 juin 1897, en réponse à une interrogation de celle-ci : « ... aller au Paradis ?... je ne compte pas sur la maladie, c’est une trop lente conductrice. Je ne compte plus que sur l’amour, demandez au Bon Jésus que toutes les prières qui sont faites pour moi servent à augmenter le Feu qui doit me consumer... » (LT 242)

 

Vivre d’amour... ou mourir d’amour

Ce qui précède trouve sa confirmation dans la poésie de Thérèse :"Vivre d’Amour.

Ce long poème spontané, jailli d’une seule coulée, donne l’envergure de l’amour de la jeune carmélite ; situant bien la portée de son « grand désir », il a une allure quasi-autobiographique. Au long des quinze strophes, l’auteur répète vingt-trois fois « vivre d’Amour », alors que «mourir d’Amour » ne se lit que trois fois à la fin, comme l’aboutissement, le dénouement logique d’un don de soi qui est allé « jusqu’à la fin » (Jn 13,1).

Ce « vivre d’Amour » est très concrétisé dans le vécu de Thérèse, elle en donne un aperçu au Manuscrit B : « ... ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, profiter de toutes les plus petites choses et les faire par amour... souffrir par amour et même jouir par amour. » (Ms B, 4) De toute évidence, les désirs de Thérèse n’ont rien d’imprécis, de vaporeux, au contraire ! Il importe de se référer à ce contexte de vie quand on évoque la «mort d’amour » et les désirs de Thérèse en ce sens.

Chez elle, l’amour n’a rien de platonique, c’est un « feu » (PN 17, 2) dévorant, c’est une «folie » (Ms A, 39) que stimulent les « folies d’amour » de Jésus lui-même :

« Rappelle-toi, Jésus, Verbe de Vie
Que tu m’aimas jusqu’à mourir pour moi.
Je veux aussi t’aimer à la folie
Je veux aussi vivre et mourir pour Toi. »

(PN 24, 26 ; cf. LT 169)

Pas d’illusions !

Le 4 juin 1897, Thérèse, très perspicace, éprouve la nécessité de dissiper, chez ses trois sœurs groupées près de son lit, des illusions : « Ne vous faites pas de peine, mes petites sœurs, si je souffre beaucoup et si vous ne voyez en moi, comme je l’ai déjà dit, aucun signe de bonheur au moment de ma mort. Notre-Seigneur est bien mort Victime d’Amour, et voyez quelle a été son agonie !... » (CJ 4.6.1)

Un mois plus tard elle précise : « Notre-Seigneur est mort sur la Croix, dans les angoisses, et voilà pourtant la plus belle mort d’amour. C’est la seule qu’on ait vue, on n’a pas vu celle de la Sainte Vierge. Mourir d’amour, ce n’est pas mourir dans les transports. Je vous l’avoue franchement, il me semble que c’est ce que j’éprouve. » (CJ 4.7.2)

Le 15 août suivant, mère Agnès rappelle à la malade ce que Jean de la Croix écrit à propos de la mort d’amour.

Thérèse en proie à de violentes douleurs en ces jours, soupire et dit : « Il faudra dire que c’est au fond de mon âme "la joie et les transports"... — Comme je sens que vous êtes angoissée ! Et pourtant, il y a un mois, vous me disiez de si belles choses sur la mort d’amour. — Mais ce que je vous disais, je vous le dirais bien encore. » (CJ 15.8.1)

Elle avait dit, un mois auparavant : « Ce n’est pas la peine que ça paraisse pourvu que ce soit ! » (CJ 14.7.4)

Rompez la toile

Un soir, fin juillet 1897, Thérèse rappelle une autre parole de Jean de la Croix : « "Rompez la toile de cette douce rencontre." J’ai toujours appliqué cette parole à la mort d’amour que je désire. L’amour n’usera pas la toile de ma vie, il la rompra tout à coup. Avec quel désir et quelle consolation je me suis répété dès le commencement de ma vie religieuse ces autres paroles (du saint) : "Il est de la plus haute importance que l’âme s’exerce beaucoup à l’Amour afin que, se consommant rapidement, elle ne s’arrête guère ici-bas mais arrive promptement à voir son Dieu face à face." » (CJ 27.7.5)

« S’exercer à l’amour » fut l’attitude fondamentale de Thérèse, il ne faut donc pas s’étonner qu’au terme de sa brève existence elle désire intensément mourir d’amour pour vivre éternellement d’amour.

Ainsi, lorsque l’amour achève d’épuiser tout son dynamisme de transformation dans l’être de Thérèse, celle-ci peut écrire, en juin 1897 : « Je n’ai plus de grands désirs si ce n’est celui d’aimer jusqu’à mourir d’amour. » (Ms C, 7v°).

Et pourtant... elle emportera jusqu’aux rives de l’éternité un ultime désir que Dieu s’empressera d’exaucer : « Passer son Ciel à faire du bien sur la terre. » (CJ 17.7)...

 

Sr Jeannine, ocd / Trois-Rivières

 

 
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