L'infini du désir
dans la totale impuissance
À très bientôt
Saint Stanislas ou... Thérèse
Au Carmel de Lisieux, le 8 février 1897, se célèbre le Jubilé d’Or
de profession de sœur Saint-Stanislas. La chronique qui relate l’événement
se termine ainsi : « Le soir, les novices jouèrent un épisode de la vie
de Saint Stanislas, dont leur jeune Maîtresse, sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus,
était l’auteur ». C’est la dernière « récréation pieuse » écrite
par la Sainte.
Vers la fin de la pièce, à la Sainte Vierge qui lui annonce sa fin
prochaine, le jeune jésuite demande : « ... j’ai un désir... un désir
si grand que je ne saurais être heureux dans le Ciel s’il n’est pas
réalisé... Ah ! ma Mère chérie, dites-moi que les bienheureux peuvent
encore travailler au salut des âmes... Si je ne puis travailler dans le
paradis pour la gloire de Jésus, je préfère rester dans l’exil et
combattre encore pour Lui !... » (RP 8.6)
Est-ce saint Stanislas ou l’auteur qui exprime ainsi ce désir ?
Thérèse confiera à sœur Marie de la Trinité : « Ce qui m’a plu en
composant cette pièce, c’est que j’ai exprimé ma certitude qu’après
la mort on peut encore travailler sur la terre au salut des âmes. Saint
Stanislas, mort si jeune, m’a servie admirablement pour dire mes pensées
et mes aspirations à ce sujet. »(1)
La réponse affirmative que Thérèse met sur les lèvres de la Sainte
Vierge pour confirmer les aspirations de Stanislas, couvre de son autorité
un point de la « doctrine » de Thérèse, face à toute la communauté.(2)
Un grain de sénevé... un grand arbre
La confidence de la Sainte à sa novice révèle que Thérèse
entretenait ce désir d’un apostolat posthume depuis déjà quelque temps.
Quelle en fut la genèse ? Aucun événement marquant n’en signale la
naissance. Nous sommes en présence d’un désir, déposé en secret dans
le cœur de Thérèse par le divin Semeur et qui grandit jusqu’à devenir
« un grand arbre où s’abriteront les oiseaux du ciel » (Mt 13, 32).
Cette intuition, nourrie par la Parole de Dieu, par la correspondance
avec ses frères missionnaires, Thérèse n’en fait la confidence qu’à
la fin de sa vie. Ce désir profond, qu’elle confie pour la première
fois, semble-t-il, par le truchement de la pièce de théâtre "Saint
Stanislas Kostka," se verbalise de plus en plus, auprès de ses
intimes, lorsque la maladie progresse inexorablement.
Sœur Geneviève en traduit l’intensité : « Thérèse, les derniers
mois de sa vie, était comme hantée par le désir de revenir sur la terre,
quand elle serait au Ciel. »(3)
« Je descendrai »
Au terme d’une longue lettre au Père Adolphe Roulland, en date du 19
mars 1897, Thérèse lui confie : « ... je voudrais [...] sauver (des
âmes) même après ma mort, aussi je serais heureuse que vous disiez alors
au lieu de la petite prière que vous faites et qui sera pour toujours
réalisée : "Mon Dieu, permettez à ma sœur de vous faire encore
aimer." » (LT 221)
Elle vient tout juste de terminer la « neuvaine de la grâce » à saint
François-Xavier (4-12 mars) pour obtenir « de faire du bien après sa mort
»(4) .
En ce même mois, sœur Marie du Sacré-Cœur, l’ayant vue en prières
à l’ermitage de St Joseph, lui dit : « Que demandez-vous donc avec tant
de ferveur ? — C’est, répondit Thérèse, que St Joseph veuille bien
appuyer près de Dieu mon grand désir de revenir sur la terre... »(5)
En juillet, alors que les souffrances physiques s’intensifient et que
la malade prévoit sa fin prochaine, les allusions se multiplient : « Je ne
puis pas penser beaucoup au bonheur qui m’attend au Ciel ; une seule
attente fait battre mon cœur, c’est l’amour que je recevrai et celui
que je pourrai donner. Et puis je pense à tout le bien que je voudrais
faire après ma mort : faire baptiser les petits enfants, aider les
prêtres, les missionnaires, toute l’Église... » (CJ 13.7.17)
Cinq jours plus tard, elle constate : « Le bon Dieu ne me donnerait pas
ce désir de faire du bien sur la terre après ma mort, s’il ne voulait
pas le réaliser ; il me donnerait plutôt le désir de me reposer en lui.
» (CJ 18.7.1)
Avec sa cousine, sœur Marie de l’Eucharistie, elle est encore plus
affirmative : « Il est impossible que ce ne soit pas le bon Dieu qui me
donne lui-même ce désir, je suis sûre qu’Il m’exaucera ! » (DE/ME,
18,7)
Actualisation, s’il en fut, d’un passage de la première épître de
Saint Jean : « Nous avons en Dieu cette assurance que, si nous demandons
quelque chose selon sa volonté, Il nous écoute. Et si nous savons qu’Il
nous écoute en tout ce que nous Lui demandons, nous savons que nous
possédons ce que nous Lui avons demandé. » (1 Jn 5, 14s)
Dans la dernière lettre que le Père Roulland recevra de sa « sœur »
pour l’informer de « sa prochaine entrée dans la bienheureuse cité »,
ce n’est pas uniquement en guise de consolation que Thérèse lui trace
les lignes suivantes, mais avec la conviction d’une réalisation imminente
: « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de
travailler encore pour l’Église et les âmes, je le demande au bon Dieu,
et je suis certaine qu’Il m’exaucera. » (LT 254)
Le 10 août, alors que Mère Agnès montre à sa jeune sœur une de ses
photographies en Jeanne d’Arc dans sa prison, la malade constate : « Les
saints m’encouragent moi aussi dans ma prison. Ils me disent : Tant que tu
es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission ; mais plus tard, après ta
mort, ce sera le temps de tes travaux et de tes conquêtes. » (CJ 10.8.4)
Ce « plus tard » ne tardera plus : encore six semaines et Thérèse
sera à l’œuvre ! Elle fait une dernière allusion à sa mission posthume
en réponse à Sœur Geneviève qui lui dit : « Quand on pense qu’on vous
attend encore à Saïgon ! — J’irai, j’irai prochainement ; si vous
saviez comme j’aurai vite fait mon tour ! » (CJ 2.9.5)
Et Thérèse tient parole. Elle est à peine « tombée en terre » (Jn
12, 24) dans le cimetière de Lisieux, que sa présence bienfaisante est
signalée sous toutes les latitudes et... cela continue ! C’est le sceau
divin, l’exaucement ultime à « l’infini du désir dans la totale
impuissance ». Nous en verrons bientôt quelques accomplissements,
stimulants pour notre confiance en Thérèse.
(1). Oeuvres complètes, p. 1438
(2). Id. p.1440 no 21
(3). NEC, Derniers Entretiens, p. 722
(4). Oeuvres Complètes, p. 1498
(5) NEC, Derniers Entretiens, p.722
Sr Jeannine, ocd / Trois-Rivières
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