Le Carmel au Québec


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La petite voie
de Thérèse

 

A. Désir de sainteté et expérience de faiblesse

Voyons comment Thérèse en est venue à découvrir la « petite voie ».

Celle-ci apparaît comme une issue, la seule issue, dans la situation contrastée qu’elle vit.

C’est en effet un contraste, un paradoxe qu’elle éprouve : d’une part, elle ressent en elle un désir immense, débordant de sainteté ; d’autre part, elle fait l’expérience quotidienne, répétée de sa faiblesse et de ses « imperfections ».

 

Que je devienne une grande sainte

Thérèse enfant s’enthousiasmait pour les œuvres éclatantes des saints et des saintes, en particulier celles de la « Vénérable Jeanne d’Arc ». Elle avait un grand désir de l’imiter ; elle pensait qu’elle aussi « était née pour la gloire ». Mais quelle gloire ? Elle a reçu une grâce qu’elle regarde rétrospectivement « comme l’une des plus grandes de sa vie ».

« Le Bon Dieu me fit comprendre que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande Sainte !!! » (Ms A, 32)

Non pas des prouesses éclatantes et connues de son vivant, mais une grande sainteté.

Thérèse évoque ensuite « la confiance audacieuse de devenir une grande Sainte » qu’elle a gardée toute sa vie, mais en découvrant progressivement tout ce que cette sainteté impliquait.

Le désir de la sainteté apparaît ainsi comme une constante dans le cheminement de Thérèse. En mars 1888, quelques jours avant d’entrer au Carmel (elle a alors 15 ans), Thérèse écrit à sœur Agnès de Jésus (sa sœur Pauline) : « Je veux être une sainte. » (LT 45).

Ce « je veux », répété, dénote un certain volontarisme ! Elle écrit à son père au début de son postulat au Carmel : « Je tâcherai de faire ta gloire en devenant une grande sainte » (LT 52). Mère Marie de Gonzague, à cette époque, verse de l’huile sur le feu : « Vous devez devenir une deuxième sainte Thérèse ! » Rien de moins !

Elle se recommande à la prière de sœur Marthe de Jésus : « Demandez à Jésus que je devienne une grande sainte. » (LT 80)

Il est important de noter que pour Thérèse le contenu de la sainteté, c’est l’amour.

Dans une lettre à sœur Agnès de Jésus, elle s’exclame : « Jésus… Je voudrais tant l’aimer !… L’aimer plus qu’il n’a jamais été aimé !… Mon seul désir est de faire toujours la volonté de Jésus ! » (LT 74)

Le P. Conrad De Meester résume bien la pensée de Thérèse : « La sainteté, c’est la pleine floraison de toutes les possibilités d’amour chez l’homme. » (Les mains vides, Foi Vivante, no 144, p.77)

 

Qu’importe si je tombe à chaque instant!

Dans une lettre à Céline, Thérèse cite une conférence de retraite du P. Pichon : « La sainteté ! Il faut la conquérir à la pointe de l’épée, il faut souffrir… il faut agoniser !… » (LT 89)

Dans ces propos du jésuite, la sainteté apparaît comme une conquête héroïque !

Plus intéressant est ce que nous dit Thérèse sur l’expérience de sa faiblesse : « Qu’importe, mon Jésus, si je tombe à chaque instant, je vois par là ma faiblesse et c’est pour moi un grand gain… Vous voyez par là ce que je puis faire et maintenant vous serez plus tenté de me porter en vos bras… Si vous ne le faites pas, c’est que cela vous plaît de me voir par terre… Alors je ne vais pas m’inquiéter, mais toujours je tendrai vers vous des bras suppliants et pleins d’amour !... Je ne puis croire que vous m’abandonniez ! » (LT 89)

L’expérience de sa faiblesse n’empêche pas Thérèse de désirer la sainteté, ou la perfection évangélique.

Elle encourage sa sœur Céline : « Je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique (de sainte Thérèse), mais bien d’être parfaite comme ton Père céleste est parfait ! Ah ! Céline, nos désirs infinis ne sont donc ni des rêves, ni des chimères puisque Jésus nous a lui-même fait ce commandement ! » (LT 107)

On peut rapprocher ces lignes de Thérèse et la discussion qu’elle a eue avec le P. Blino, lors de la retraite de 1890. Le prédicateur croit déceler de l’orgueil et de la présomption :

— Modérez vos désirs téméraires !

— Pourquoi, mon Père, puisque Notre Seigneur a dit : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" ! (Guy Gaucher, Histoire d’une vie, p. 114)

Thérèse éprouve fortement le contraste entre son désir de sainteté, de perfection, son désir d’aimer Jésus à la folie et l’expérience constante de sa faiblesse, de sa pauvreté (avec ses «fautes », ses « infidélités », les petits sacrifices qu’elle laisse échapper…), bref son incapacité à parvenir à cette sainteté, cette perfection si désirée.

Progressivement, Thérèse comprend que la sainteté n’est pas le résultat d’un effort volontariste ou le trophée d’une conquête, mais ne peut advenir que comme un don reçu gratuitement, une sainteté reçue de Celui qui seul est Saint.

La volonté de conquête se transforme petit à petit en réceptivité pour le don.

Ce changement de perspective, qui prépare la découverte de la « petite voie », se situe dans les années 1893-1894. Il apparaît de manière assez claire dans la correspondance de Thérèse. C’est ainsi qu’elle écrit à Céline, en juillet 1893 (LT 142) : « Le mérite ne consiste pas à faire ni à donner beaucoup, mais plutôt à recevoir, à aimer beaucoup… »

L’amour est perçu ici comme un amour reçu.

Ou encore : « C’est Jésus qui fait tout et moi je ne fais rien. » Il faut bien comprendre : c’est Jésus qui donne et Thérèse qui reçoit.

P. Jean-Philippe, ocd / France

 

 

 

 
 
 
 
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